Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Pierre Bonnard peint l'Arcadie au Musée d'Orsay

En amour, on parle de cristallisation. Avec un musée, il s'agit davantage d'une focalisation. Pour une raison inconnue, une institution se concentre sur tel ou tel artiste. Du temps de Michel Lemoine, Orsay manifestait ainsi un faible pour Pierre Puvis de Chavannes, qui n'a pourtant jamais bénéficié d'une grande exposition en front de Seine. Avec son successeur Guy Cogeval, l'accent se verrait plutôt porté vers les Nabis, en particulier Pierre Bonnard et Maurice Denis. Ces artistes se voient acquis à tout de bras, alors qu'un donateur anonyme a récemment promis plus 140 toiles Nabi au musée, sous réserve d'usufruit. 

On finit par se dire que c'est trop. Paris va en plus tout vouloir garder pour lui, comme d'habitude. Jamais le partage avec la province ne s'est révélé moins équitable qu'aujourd'hui. L'Etat se montrait plus large en matière de dépôts permanents vers 1900, voire 1950. Pour les deux favoris du jour, il existe pourtant un débouché tout trouvé. Maurice Denis a son musée à Saint-Germain-en-Laye. Quant à Bonnard, il possède le sien au Cannet. Il s'agirait peut-être de les alimenter, au lieu de descendre les quatre cinquième des nouvelles acquisitions dans les réserves...

Coproduction avec Madrid et San Francisco 

C'est donc sans surprise que l'actuelle rétrospective d'Orsay s'intitule «Pierre Bonnard, Peindre l'Arcadie». Il s'agit d'une coproduction avec une fondation privée de Madrid (la MAPFRE) et le Palais de la Légion d'Honneur de San Francisco, qui l'accueilleront dans la foulée. A vrai dire, cette manifestation, montée par Guy Cogeval lui-même et Isabelle Cahn, ne tourne pas autour d'un sujet précis. L'Arcadie, c'est vaste, surtout quand on passe sa vie à peindre des jardins, des dames se lavant et des goûter avec tartes aux cerises. Tout semble bonheur, avec Bonnard. Et l'Arcadie symbolise la vie heureuse, jusqu'à ce que... On se souvient ainsi des bergers découvrant chez Poussin un tombeau sur lequel est écrit: «Moi aussi, j'ai vécu en Arcadie». 

Un peu serré dans les salles du bas d'Orsay, l'accrochage se révèle à la fois chronologique et thématique. Une césure se produit en effet, vers 1905. Le peintre japonisant, aux aplats colorés audacieux et aux cadrages insolites, renonce à tout effet de surprise. Il se contente désormais de montrer les instants se succédant sur une place parisienne, et bientôt dans la nature provençale. Orsay propose ainsi la Place Clichy de jour et de nuit, avant qu'il en vienne aux mimosas et aux amandiers en fleurs. De long moments sont passés dans la salle de bains, d'abord accroupi sur un tub, puis dans la baignoire. Le seul signe que le temps a passé... Marthe, la compagne de Bonnard, se voit en effet curieusement épargnée par les années. A moins qu'il ne s'agisse d'une autre. La vie privée du peintre n'était pas aussi linéaire qu'elle pouvait sembler.

Une modernité inattendue 

Bonnard, dont on montre aussi les photos, pourtant faiblardes, fait aujourd'hui partie des valeurs consacrées. Il peut sembler assez contemporain pour qu'une partie de ses peintures soit conservée au Centre Pompidou, et non à Orsay, ce qui n'est pas le cas pour Vuillard, son exact contemporain. Il n'en a pas toujours été ainsi. Porté au pinacle avant 1914, l'homme semblait dépassé à certains au moment de sa mort, en 1947. On connaît l'anecdote. A un critique ayant alors écrit: «Bonnard est-il vraiment un grand peintre?», son ami Matisse avait renvoyé l'article avec les mots: «Je certifie qu'il s'agit d'un grand peintre, Henri Matisse.» 

Bonnard constitue aussi un créateur populaire, aisé d'accès, sans tomber pour autant tomber dans la facilité. Tous les grand collectionneurs, et la plupart des musées importants, l'ont donc inclus dans leur sélection. La chose explique qu'au milieu des nombreuses pièces appartenant à Orsay lui-même, le public puisse retrouver aussi bien la Tate Gallery que le Narodni de Prague, l'Ermitage, le Gugenheim de New York ou la Fondation Beyeler, qui a envoyé à Paris une toile jamais vue sur ses propres murs.

Grandes décorations 

Le parcours peut ainsi se terminer, entre deux colonnes ioniques, par la reconstitution du décor conçu en 1911 par Bonnard pour le grand collectionneur russe Morosov. Une peinture murale, venue de Moscou. Il s'agissait pour le peintre d'orner son escalier. Car Bonnard fut aussi, comme l'exposition nous le rappelle dans sa grande salle blanche finale, ancien Buffet de la Gare d'Orsay, un grand décorateur. Un mot qui, quoiqu'en pensent nos jeunes artistes actuels, n'a rien de déshonorant.

Pratique 

«Pierre Bonnard, Peindre l'Arcadie», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion d’honneur, Paris, jusqu'au 19 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. Photo (Musée d'Orsay): Une petite scène de ballet récemment achetée par le musée, qui possède pourtant beaucoup de Bonnard.

Prochaine chronique le jeudi 16 avril. Existe-t-il vraiment des expositions incontournables?

 

 

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