Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Pierre Abensur expose ses trophées de chasse

En 2002, Pierre Abensur exposait ses images de communautés moyen-orientales au Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris. Il ne change aujourd'hui ni de quartier, ni d'architecture Grand Siècle. C'est dans le Marais que le photographe de presse, dont le travail au quotidien a beaucoup été vu dans la «Tribune de Genève», présente sa série sur la chasse. Elle a logiquement pris place au Musée de la Chasse et de la nature, un des plus beaux de la capitale française. Il en présente une quinzaine de grands tirages, choisis parmi beaucoup d'autres. Ce travail a été effectué sur de nombreuses années, entre deux reportages en Afghanistan, au Darfour, au Japon ou au Soudan. 

Quand l'idée vous est-elle venue de montrer des chasseurs non pas en pleine action, mais avec leurs trophées?
Il y a sept ans. Tout a commencé avec un retour au village de mon enfance, dans le haut-pays niçois. J'y ai retrouvé mes anciens camarades, pour la plupart devenus d'ardents chasseurs. Je les regardais en citadin, avec intérêt. Je sentais que si l'ambiance était demeurée celle de jadis, les pratiques avaient évolué. Il en ressortait une nouvelle chose, les trophées. Des objets de fierté. 

Est-ce la raison pour laquelle vous avez établi un protocole? Les hommes que vous montrez sont tous en habits du dimanche...
J'ai commencé avec des gens que je connaissais. C'était plus facile. Je devais les persuader d'endosser leurs plus beaux vêtements, de prendre avec eux un trophée parfois encombrants et de parcourir des kilomètres afin de l'installer sur le lieu de leur exploit. Cela supposait parfois des heures de marche sur des chemins escarpés. 

Pourquoi montrer un animal empaillé, et non une dépouille fraîchement tuée?
Afin d'illustrer la mutation de la chasse. Il ne faut plus satisfaire le besoin vital de se nourrir. Il s'agit maintenant d'un sport tenant encore de la revanche sociale. Souvenez-vous que la chasse demeurait réservée à la noblesse sous l'Ancien Régime. Le trophée est cependant venu plus récemment, au moment de l'exode rural. Il illustre le lien matériel qui demeure entre des origines paysannes et l'aisance matérielle découlant d'un travail en ville. Il faut pouvoir le payer, l'empaillage, surtout si le taxidermiste reconstitue la bête entière! 

Vous avez cependant choisi des gens du cru.
Je n'avais pas envie de suivre des super-riches, qui font en hélicoptère des safaris montés pour eux à coup de dizaines de milliers de francs. Certains d'entre eux vivent dans de véritables musées d'histoire naturelle. Il ne s'agit pas de la même démarche. 

Comment expliquez-vous ce besoin de naturaliser un animal?
On peut y voir un hommage rendu à la beauté. Il y a aussi la volonté de posséder par la mort une chose que l'on aime. Il y aurait ainsi un accord tacite entre la proie et le prédateur. Pour Nietzsche, tout le poids de l'acte n'incombe pas au bourreau. Il parlait des humains. Mais pourquoi ne pas imaginer la même chose avec l'animal? Deux choses sont sûres. L'homme laisse plus facilement la vie à une bête qui se défend. Les animaux prédateurs s'attaquent toujours à la proie la plus faible. Cela dit, je parle bien sûr de chasse à l'ancienne. Le tir au fusil a tout bouleversé. 

De quelle manière avez-vous composé vos images?
Je suis parti avec l'envie de faire des portraits. La chose me confrontait à l'iconographie classique. Elle montre depuis l'époque coloniale un être dominateur, le pied posé sur un lion ou une antilope encore chaud. C'est l'imagerie que perpétuent, avec l'appareil numérique, les amateurs de safaris. Il existe aussi les représentations des gens chez eux, avec leurs trophées aux murs. Cela ne m'intéressait pas. Il fallait trouver autre chose. 

Quoi?
La chambre. Elle suppose un effort physique de transport qui vaut bien celui du chasseur coltinant son trophée. Il y l'appareil. Les flashes. Le gros négatif. La mise en scène devient figée. Elle acquiert un côté solennel, et donc noble. Le photographe prend peu de clichés. La chose redonne son importance à l'acte. Le résultat reste inconnu. Bon ou pas bon? Il faut attendre pour le découvrir. Cette tension acceptée justifie la demande faite au modèle. Elle fait prendre la démarche au sérieux. 

Combien existe-t-il de sujets différents?
Entre 70 et 80. Je ne me suis pas limité à mon village. Il s'agissait d'un point de départ. J'ai ensuite arpenté le Valais avec beaucoup de plaisir. Puis j'ai eu envie d'aller plus loin. Des amis ethnographes m'avaient assuré qu'on naturalisait beaucoup dans d'autres continents, sous l'influence de l'Occident. Je me suis donc rendu en Afrique de l'Ouest, où la chasse reste par ailleurs très traditionnelle. Il faut appartenir à une confrérie. De maîtres chasseurs tiennent compte de l'esprit de l'animal. Après le Mali et le Burkina Faso, j'ai poursuivi le travail en Mongolie, en Argentine et en Finlande, en utilisant partout des contacts. 

De quelle manière avez-vous abouti au Musée de la chasse et de la nature?
L'institution m'avait acheté des tirages pris au village. Le contact s'est maintenu. Quand j'ai senti que j'étais prêt à montrer une série cohérente, j'ai revu Claude d'Anthenaise, qui m'a dit oui. 

Tout est-il terminé?
Franchement, je ne le sais pas. Des compléments ont possibles dans d'autres pays. On peut imaginer un livre. D'autres expositions. Tout reste ouvert.

Pratique

«Pierre Abensur, Trophées subjectifs», Musée de la chasse et de la nature, 62, rue des Archives, Paris, du 24 février au 15 juin. Tél. 00331 53 01 92 40, site www.chassenature.com Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu'à 21h30. Photo (Pierre Abensur): L'un des quelque quinze "Trophées subjectifs" présentés à Paris.

Prochaine chronique le mercredi 25 février. Zurich se place sous le signe du japonisme avec Gauguin, Van Gogh ou Monet.

 

 

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