Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Picasso, chefs-d'oeuvre" se révèle une exposition bien inutile

Crédits: Succession Picasso/Museu Picasso, Barcelone 2018/Musée Picasso, Paris 2018

Picasso. Hé oui! Encore et toujours. Je vous ai déjà dit que cet été avait été rempli jusqu'à ras bords par les soixante expositions de «Picasso Méditerranée», dont je vous ai épargné la plupart. Il faut dire que je ne les ai de loin pas toutes vues. Trop, c'est trop. Il y avait manifestement surdose. Claude Picasso s'en est du reste ému. On est en train de galvauder son père. Certains chiffres doivent lui donner raison. Le nom a perdu sinon se sa magie, du moins de son aura. Les foules ne sont pas systématiquement venues aux rendez-vous. Ne nous donnez pas notre Picasso quotidien! 

C'était compter sans la rentrée! Le Musée d'Orsay ouvre aujourd'hui 18 septembre sa grande exposition sur les périodes bleue et rose. L'institution en espère bien sûr un maximum d'entrées, avant que la chose n'aille se faire voir le 3 février à la Fondation Beyeler de Bâle. Ces couleurs de layette ne sont pourtant plus celles que le public préfère du maître. Après avoir passé par le cubisme, le goût va actuellement aux toiles très dures des années 1930. Si la progression continue, il semble clair que le grand public finira par préférer les toiles de la fin, vilipendées au moment de leur première présentation au début des années 1970. Les saltimbanques suaves et tristes de 1905-1906 paraissent très lointains en 2018.

Une suite de dossiers

Pourquoi cette exposition de luxe, horriblement chère, va-t-elle à Orsay? Mystère et boule de gomme. Elle eut a mon avis dû se retrouver au Musée Picasso, temple parisien du maître. Il a donc bien fallu que ce dernier trouve autre chose. C'est «Picasso chefs-d’œuvre!». Un titre qui promet beaucoup. Il lui faudrait donc tenir, ce qui ne se révèle pas facile. Les sommets de la création «picassienne» n'en finissent plus de voyager, quand leurs propriétaires les prêtent encore. Généralement, c'est aujourd'hui «niet». Vous vous souvenez que le Musée Picasso a ainsi récemment organisé une exposition autour de «Guernica» sans «Guernica». Il devient évident que la toile, désormais trop fragile, ne quittera plus le Reina Sofia de Madrid. 

L'actuelle présentation s'organise comme une suite de dossiers autour d'une pièce phare. Tout commence bien, après la référence culturelle au «Chef-d'oeuvre inconnu» de Balzac, avec le vaste «Science et charité» de 1897. L'artiste a alors seize ans. Il fait ses gammes dans le genre académique. Il y a autour de cette aspiration à la grande peinture toutes les esquisses à l'huile et tous les dessins préparatoires, venus du Museu Picasso de Barcelone. Parfait. Avec la salle consacrée aux «Demoiselles d'Avignon», les limites de l'exercice apparaissent déjà. Si New York avait confié cette icône à Paris il y a une vingtaine d'années, il ne l'a pas refait. La version finale du tableau se voit donc représentée par sa version tissée, exécutée en 1958 par Jacqueline de La Baume Dürrbach, avec l'accord du maître. Il y a un peu tromperie sur la marchandise.

Génial en quoi? 

La suite avance ainsi cahin-caha sur deux étages. Il y a de bonnes surprises. Le Kunstmuseum de Bâle, Beaubourg et les Thyssen ont bien prêté chacun leur somptueux «Arlequin» du début des années 1920. Les «Baigneuses» de 1937 existent effectivement côte à côte dans leur trois versions (1). Mais pourquoi des accumulations de sculptures composent-elles un chef-d’œuvre, même dans la présentation imaginative de la scénographe Nathalie Crinière? Et en quoi les découpages pratiqués par Picasso dans des nappes en papier en constituent un? Nouveaux mystères. Le parcours se termine sur une accumulation de toiles tardives présentées au Palais des Papes d'Avignon en 1970 et 1973. Cette mosaïque, commentée par un document sonore où André Malraux émet des éclats de voix à la Sarah Bernhardt, formerait donc un chef-d’œuvre global. A moins bien sûr que tout ne soit finalement génial chez Picasso. Allez savoir... 

Je ne donnerai pas de réponse. Ou plutôt j'en ferai une autre. Cette exposition inutile relève à mon avis du remplissage. Elle frappe en tout cas par son inutilité. Il faudrait maintenant un moratoire Picasso, comme il en existe pour les centrales atomiques. Il est urgent de laisser reposer le grand homme. On avait déjà utilisé, puis usé Monet. C'est au tour de l'Espagnol. Cela dit, je commence à trouver qu'il existe également trop d'expositions Alberto Giacometti depuis quelques années. Dommage. Il ne faut pas oublier que la rareté constitue une forme de beauté.

(1) Ce dossier «Baigneuses» a fait l'objet d'une présentation chez Peggy Guggenheim à Venise auparavant. Je vous en ai parlé.

Pratique

«Picasso, chefs-d’œuvre!», Musée Picasso, 5, rue de Thorigny, Paris, jusqu'au 13 janvier. Tél. 00331 85 56 00 36, site www.miseepicassoparis.fr Ouvert du mardi au vendredi de 10h30 à 18h, le samedi et le dimanche dès 9h30.

Photo (Succession Picasso/Museu Picasso/Musée Picasso): "Science et charité". L'artiste s'essaie en 1897 à une grande composition académique. Il a 16 ans.

Texte intercalaire.

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