Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay veut choquer avec Sade

Sade est mort en 1814 à Charenton. Il fallait faire quelque chose. La Bibliothèque nationale (BN) s'y serait sans doute risquée, si elle avait réussi à acquérir le rouleau manuscrit des "120 jours de Sodome", longtemps conservé à la Fondation Bodmer de Genève. Elle s'est fait coiffer au poteau par la Fondation Aristophil, liée au musée (privé) des Lettres et manuscrits de Paris. Une association de sulfureuse réputation, ce qui va bien avec le "divin marquis". Dirigée par Gérard Lhéritier, cette société commerciale se voit accusée par ses détracteurs (et ils sont nombreux!) de faire monter artificiellement la cote des écrits originaux pour mieux les revendre ensuite. 

Aristophil aurait payé dans les quatre millions d'euros le précieux rouleau, qui continue ainsi sur sa lancée aventureuse. Perdu par Sade en 1789, sauvé de la Bastille grâce à Arnoux de Saint-Maximin, ressurgi en 1900, l'objet avait fini en 1929 dans les mains de Marie-Laure de Noailles, descendante de Sade et mécène des surréalistes. Il aurait été volé à sa fille Nathalie en 1982. Passant par le commerce, il a atterri entre les mains du Genevois Gérard Nordmann. Des procès s'en suivis. Le Tribunal fédéral a admis la bonne fois de l'acquéreur, mais le rouleau ne pouvait plus sortir de Suisse. Il n'a donc pas fait partie de la vente de livres érotiques de la succession à Paris. Notons que cette bibliothèque plutôt (dé)culottée aurait fini à la Bodmeriana au décès de Nordmann, si son prude directeur ne l'avait pas refusée à l'époque. Le rouleau est ensuite devenu un prêt permanent de sa veuve Monique, aujourd'hui décédée (1).

Le parfum du scandale

Bref. Le rouleau appartient aujourd'hui à Aristophil. Et de plein droit. Une fois payé le manuscrit, la société a dédommagé les Noailles. Reste qu'il ne fait toujours pas partie de la BN, et donc du patrimoine français. Et il semble douteux que l'institution nationale, en froid (que dis-je en glacial) avec Aristophil, lui emprunte quoi que ce soit. Il fallait donc trouver une autre forme de célébration, au besoin indirecte. 

C'est Orsay, où l'on adore le parfum du scandale, qui s'y est collé après désistement du Louvre. Le musée a fait appel à l'indiscutée spécialiste de l'écrivain. Annie Le Brun, 72 ans, travaille sur le sujet depuis 1977. Cette surréaliste de la dernière heure (elle a fait partie du groupe dans les années 60) a pu s'appuyer sur Laurence des Cars, actuelle directrice de l'Orangerie. Il fallait bien quelqu'un pour guider le choix des œuvres, en principe axé sur le XIXe siècle. Annie fournissait la caution littéraire et le verbiage assorti. "Le XIXe siècle s'est fait le conducteur d'une pensée qui, découvrant l'imaginaire du corps, va amener à la première conscience physique de l'infini."

Tout et n'importe quoi 

Ces grandes paroles tiennent de la poudre aux yeux. "Sade, Attaquer le soleil" constitue le prototype même de l'exposition foutoir. Tout se retrouve à côté de n'importe quoi, dans le vain espoir que cela fasse sens. Il y a aussi bien là de la peinture baroque qu'un Degas de jeunesse ("Scènes de guerre au Moyen Age") ou les gravures anatomique réalisées en couleurs vers 1750 par Gautier d'Agoty. La "Médée" de Delacroix se retrouve non loin de "La mort d'Orphée" de Vallotton, venue du Musée d'art et d'histoire de Genève. Les Goya de Besançon ont été convoqués, puisqu'ils traitent de cannibalisme. Il y a même un peu de cinéma. Buñuel fait ami-ami avec Pasolini (auteur d'une transposition des "120 jours de Sodome") et Michael Powell. Plus les auteurs de deux adaptations de "Dr Jeckyll et Myster Hyde". Celle de 1932 et celle de 1941. 

Bien sûr, il se trouve aux murs des chefs-d’œuvre, de "L'apparition" de Gustave Moreau à "La chasse sauvage" de Franz von Stuck, en passant par l'"Angélique" d'Ingres. Mais il faut les identifier dans une masse de pièces secondaires, présentes pour cause de fétichisme sadien, à moins qu'il ne soit sadique. En partie fourni par une collectionneuse française, ce bric-à-brac finit par tout envahir. Ce qui est clandestin restant en général petit pour ne pas trop attirer l'attention, il y a visiblement eu beaucoup de vides à remplir.

Une impression de redite 

Cette catastrophe un brin putassière fait rétrospectivement passer pour des chefs-d’œuvre de pensée, de goût et de mise en scène les récents "L’Ange du bizarre" (auquel avait déjà participé Annie Le Brun) et "Masculin Masculin" d'Orsay. Il y avait au moins là beaucoup de peinture à voir, provenant dans le second cas de musées de province peu visités. Ici tout reste convenu, redit, réchauffé, et par conséquent vieillot. Rien de bien bandant, puisqu'on ne parle finalement que de ça dans les textes d'accompagnement. "Sade, Attaquer le soleil" sent moins le souffre que la naphtaline.

Pratique

"Sade, Attaquer le soleil", Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion d'Honneur, Paris, jusqu'au 25 janvier. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. La vidéo érotique créée pour lancer l'exposition a créé le "buzz", comme on dit, sur la Toile. Photo (Musée d'Orsay): Le "teaser" en question. On voit, ou on ne voit pas?

(1) J'ai déjà raconté une fois tout ça, je sais...

Prochaine chronique le mardi 4 novembre. La Société d'histoire et d'archéologie de Genève expose et publie.

P.S. Je vous recommande l'article de Bénédicte Bonnet Saint-Georges paru dimanche sur le journal en ligne "La Tribune de l'art". Il concerne la scandaleuse dispersion du mobilier du château de Hauteville, près de Vevey, resté en place depuis deux siècles et demi. L'Etat de Vaud s'est refusé non seulement à toute intervention, mais à toute explication.

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