Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay raconte l'Italie de 1900 à 1940. "Dolce Vita"?

Le titre porte à confusion. Même suivi d'un point d'interrogation, «Dolce Vita» ramène à Felllini et par conséquent à la Rome de la fin des années 1950 et des débuts de la décennie suivante. Une époque de paix et de prospérité. De libération des mœurs aussi, en dépit du carcan catholique. C'est le moment où les stars, les écrivains et les artistes américains viennent goûter ici à une existence plus détendue, où tout semble permis. Le «scandalo» ne scandalise en fait personne. 

«Dolce vita?», l'actuelle exposition du Musée d'Orsay, fait traverser au visiteur des temps plus difficiles. Le parcours commence en 1900, au moment où l'Italie n'est réunifiée que depuis une trentaine d'années, pour se terminer en 1940. Mussolini déclare alors la guerre à la France. C'est l'époque de l'immigration, des conflits armés, des crises économiques et surtout de la dictature. Arrivé au pouvoir en 1922, le Duce va gouverner le pays d'une main de fer, s'alliant finalement avec Hitler. Tout va mal très finir. L'exposition s'arrête cependant avant sa chute, l'occupation allemande, les bombardements et une libération qui se fera dans des déchirements abominables.

Trois générations d'un coup

La manifestation proposée par Guy Cogeval, directeur d'Orsay, et trois historiennes de l'art se concentre sur la création décorative, avec des incursions dans le domaine de la peinture. Une rétrospective parallèle propose le sculpteur Adolfo Wildt, un magicien de marbre, à l'Orangerie. Autant dire qu'il a fallu faire entrer au chausse-pied deux générations, sinon trois, de designers, de céramistes, de verriers ou de menuisiers dans un espace restreint du dernier étage. Or chacune des sections, que ce soit le Liberty (ou «floreale», l'équivalent de l'Art nouveau), les années 20 et 30 puis le rationalisme (Bauhaus transalpin) aurait pu faire l'objet d'une exposition au Grand Palais. 

Il a fallu trancher. Orsay favorise ses derniers achats, axés sur l'Italie (et par ailleurs la Scandinavie, mais on sort là du sujet). Le musée a cependant dû beaucoup emprunter. Il quitte vite la période qui lui est assignée (1848-1914). «Dolce Vita?» aurait en fait aussi bien pu se dérouler au Centre Pompidou. Le quatuor de commissaires a favorisé quelques noms. C'est un choix. Gio Ponti, qui deviendra «la» star de l'architecture transalpine dans les années 1950, est représenté par ses céramiques néo-classiques imaginées à l'intention de Ginori. Carlo Scarpa, autre future vedette du bâtiment, est présent avec les verres conçus pour Venini à Murano. Futuriste, Fortunato Depero apparaît en gloire avec des tableaux, une tapisserie ou des meubles peints. Galileo Chini bénéfice d'une vitrine entière de poteries des années 1910.

Une modernité affichée 

Certains créateurs sont restés négligés. D'autres se voient cités avec une ou deux pièces. Il fallait avoir la radio montrée à nu dans une caisse de verre de Franco Albini. La coupe de verre opalescent soutenue par deux mains coupées de Tommaso Buzzi se devait d'autant plus d'être présente que cette pièce avant-gardiste a été achetée par Mussolini. Elle permet d'illustrer un paradoxe. Si Hitler et Staline ont réprimé toute modernité, l'Italie fasciste acceptait souvent de rompre avec le passé. L'architecture n'a bien sûr pas trouvé place ici. Mais, de Carlo Mollino à Giuseppe Terragni, elle a alors multiplié les audaces, officielles ou non. Il suffit de citer la Villa Malaparte d'Adalberto Libea, avec son toit-terrasse se terminant en escalier à Capri. La véritable vedette du «Mépris» de Godard. 

Dès lors, l'exposition peut partir d'un bon pied. Il s'agit de montrer un élan créatif, joyeux, souvent ludique, dans un monde courant à la catastrophe. Nous sommes dans le «malgré», avec les surprises que cela suppose. L'Art nouveau italien (surtout celui du Vénitien Vittorio Zecchin) n'entretient aucun rapport avec Paris. Il regarde du côté de Vienne, alors que l'Autriche constitue l'ennemi passé et à venir. Les années 30 se distancient de l'Art déco pour rajeunir le monde classique. Montré en ce moment au Musée des Arts décoratifs, Piero Fornasetti débute en 1933. Enfin, les années 36-40 anticipent le goût des années 50. Les pièces proposées aux Triennales de Milan ou aux Biennales de Venise, n'ont certes pas encore été toutes éditées. Mais le design d'après guerre est au point avant même que celle-ci commence. Il en irait de même pour la mode, si elle faisait partie de l'exposition. L'«autarcie» exigée par le Duce a conduit le pays à créer sa haute couture, puis son prêt-à-porter aujourd'hui dominateur sur le marché.

Une occasion rare

«Dolce Vita?» rencontre un succès public moyen et un écho médiatique faible, sauf dans les magazines de décoration. Il s'agit pourtant d'une occasion rare de voir certaines pièces hors d'Italie. Il s'agit en plus d'objets chers sur le marché de l'art, surtout pour la peinture. On n'ose imaginer le chiffre d'assurance de certaines icônes comme le «Portrait de Silvana Cenni» de Felice Casorati (il existe de cette toile plus de 100 images du le Net!). Alors, profitez de l'occasion offerte!

Pratique

«Dolce Vita?», Musée d'Orsay, 1, place de la Légion d'Honneur, Paris,jusqu'au 13 septembre. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 22h. Photo (Musée d'Orsay): Une céramique imaginée en 1927 par Gio Ponti pour Ginori.

Prochiane chronique lee jeudi 28 mai. "Dolce Vita" à nouveau. L'Age d'Homme publie un gros livre d'images sur la plus célèbre boîte jeune de Lausanne des années 1980 et 1990.

 

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