Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Orsay montre Gustave Doré en petit et en très grand

Doré sur tranche. Gustave Doré (1832-1883) méritait un bel hommage parisien. Il aurait dû recevoir le Grand Palais. Il a fallu se restreindre. L'exposition se déroule dans deux espaces distincts du Musée d'Orsay, dont une galerie du dernier étage, plutôt basse de plafond. Un paradoxe vis-à-vis d'un homme ayant peint quelques-uns des plus vastes tableaux du XIXe siècle... 

Pour parler de ce "Gustave Doré, L'imaginaire au pouvoir", première manifestation importante proposée en France depuis la rétrospective anniversaire de Strasbourg, sa ville natale, en 1983, un Lausannois: Philippe Kaenel. Le professeur d'histoire de l'art contemporain assure le commissariat scientifique de la chose qui se verra reprise, sous une forme différente, par la National Gallery of Canada d'Ottawa. L'universitaire parle bien de l'artiste. Il donne envie de découvrir une exposition que j'avoue ne pas avoir vue. Son inauguration a trois fois changé de date: 4 février, 11 février,18 février. Il faut dire que son montage n'était pas simple, même si l'énorme vase sculpté de San Francisco (quatre mètres de haut!) ne traverse pas l'Atlantique. "Un déplacement trop onéreux!" 

Pourquoi Doré en 2014, Philippe Kaenel?
C'est vrai qu'il n'y a aucune commémoration... Le projet a été lancé pour le Grand Palais, dans le cadre d'une mise en valeur de grandes figures méconnues, comme Félix Vallotton. Le programme a changé. Heureusement, Orsay constitue la meilleure vitrine posible pour le XIXe siècle. Et l'important reste de restituer une visibilité à un artiste absent des cimaises des grands musées. En France, il faut aller à Bourg-en-Bresse ou à Strasbourg afin de se confronter à lui. 

A-t-il été difficile de persuader Orsay de l'importance de Doré?
Oui et non. Tout le monde est conscient de la portée de l’œuvre sur notre imaginaire collectif. Doré reste lié à l'enfance. C'est par ses yeux que les jeunes générations, du moins celles qui nous ont précédés, ont découvert Dante, Cervantès, Rabelais ou même la Bible. Elles gardaient ses illustrations en mémoire. Seulement voilà! Il existe des principes de rentabilité. L'Alsacien n'est ni Monet, ni Van Gogh. Une rétrospective dédiée à sa personne constitue un risque financier. La solution Orsay se révèle moins chère, même si elle demeure très coûteuse. Il y a moins de "valeur d'assurance" que pour les impressionnistes, mais les frais de transport explosent. Le "Christ au prétoire" du musée de Nantes mesure sept mètres sur quatre... 

Le Doré monumental devait pourtant se retrouver aussi présent que l'auteur de vignettes parfois minuscules.
Absolument! Avec ce que cela peut avoir d'absurde. Le Petit Palais, situé à quelques mètres d'Orsay, était prêt à nous prêter une toile magnifique. Seulement voilà! Elle n'entrait pas. Nous avons tout de même pu obtenir, ce qui innove au musée, deux espaces. L'un se situe au rez-de-chaussée. Il s'agit de l'ancien buffet de gare. L'autre lieu, de création récente, se trouve sous les combles. Les visiteurs peuvent donc découvrir les deux échelles d'une œuvre démesurée. Doré s'est tué à la tâche, créant un nombre de toiles, de gravures, d'aquarelles et de dessins incroyable. Quatre mille illustrations! 

On retient surtout le créateur d'images fortes.
C'est son problème. Son tourment. Doré a commencé par les deux genres placés le plus bas de l'échelle picturale de son temps, la caricature et l'illustration. Il n'a eu de cesse de sortir de ce carcan. Sa tentation a été d'augmenter les dimensions, en commençant non seulement par de beaux, mais de gros livres. Son format, c'est l'in-folio. La peinture a suivi cette inflation. Toujours plus vaste, avec des sujets respectables comme Dante ou le Nouveau Testament. Il fallait à l'artiste l'estime de la critique, qui l'a toujours méprisé. Il a ainsi fini par des cycles colossaux. La Doré Gallery, dont l'entrée était payante, a connu un énorme succès populaire en Angleterre, puis aux Etats-Unis. 

La chose explique la dispersion des toiles...
Après sa tournée, la Doré Gallery est restée aux USA, stockée dans des entrepôts. Une partie des œuvres a été retrouvée après 1945 et mise aux enchères. Pour des raisons évidentes, les acheteurs sont restés locaux. Il faut aussi dire que cette peinture religieuse, éducatrice et catéchisante, correspond à l'esprit américain. C'est un art dramatique. Cette vision de la Bible a du reste déteint sur le cinéma. Après la lanterne magique, il a gagné le muet. Il y a dans certains films de Cecil B deMille des citations littérales de Doré, ce que nous montrons dans l'exposition actuelle. 

Cet apport au cinéma a-t-il disparu?
Pas du tout! L'univers de la "fantasy" contemporaine en reste proche. Tim Burton s'est basé sur "London Pilgrimage", où Doré présente l'envers du décor de la Londres victorienne. Polanski cite son "Oliver Twist". "Harry Potter" se situe dans la suite de Doré, qui continue souterrainement à former notre imaginaire. Je pourrais en dire autant de la bande dessinée. 

Il reste donc incontournable.
Pour moi, Gustave Doré se situe entre Thomas Couture et Gustave Courbet. Il faut le réintégrer dans le parcours du XIXe siècle. En son temps, il a connu un succès étourdissant. Sa "Bible" illustrée a fait le tour du monde. Soyons justes. Quand Edouard Manet, son exact contemporain, expose en 1863 son "Déjeuner sur l'herbe", il choque le public par sa modernité. Il y a scandale. Mais ce scandale reste parisien. Je dirai du coup que Manet et Doré constituent de manière différente des points de repère.

Pratique

"Gustave Doré, L'imaginaire au pourvoir", Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 11 mai. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 22h L'exposition ira ensuite à Ottawa. Photo (Musée d'Orsay): Le Chat botté, bien sûr. Doré a aussi illustré les contes de Perrault.

P.S. Je profite de l'occasion pour signaler l'entretien parlé de "La Tribune de l'art", daté du 20 février, avec Paul Lang, co-commissaire de Doré pour Ottawa. On a connu Paul à Genève. Il parle brièvement du Musée d'art et d'histoire, dont il conservait les peintures. Ne vous attendez à aucune révélation. Comme toujours avec Lang, tout reste lisse, lisse, lisse...

Prochaine chronique le samedi 1et mars. Le 1er mars 1974, je débutais dans le journalisme professionnel. Qu'est-ce qui a changé dans le monde culturel romand en quarante ans?

 

 

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