Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay modifie sans cesse son accrochage. Un exemple à suivre

C'est ce qu'on appelle «une grande tartine». Présenté au Salon de 1843, «Le rêve de bonheur» de Dominique Papety (1815-1849) est une toile tout en largeur, où des jeunes gens et des jeunes filles chastement dénudés (autant dire pas trop) célèbrent un nouvel âge d'or. Un temps à venir, ce qui semble rassurant. Surtout quand le tableau fait aujourd'hui face, dans les salles du Musée d'Orsay, aux «Romains de la décadence» de Thomas Couture. Cette autre «grande tartine» se veut en effet l'histoire d'une chute morale. 

Le Marseillais Papety a beaucoup fait parler de lui sous Louis-Philippe avec ce manifeste optimiste. L’œuvre s'est alors vue acquise par Antoine Vivenel. Ce monsieur devait donner son nom à un musée de Compiègne, dont je vous recommande le bel ensemble de vases grecs. Las! Le tableau n'entrait pas. Il s'est retrouvé à la mairie, puis roulé dans un dépôt. Le goût avait changé. Bref. Plus personne n'avait vu le Papety depuis 1939. Le destin des vastes décorations se révèle souvent tragique. Elles sont encombrantes, fragiles et coûteuses à restaurer.

En prêt pour cinq ans 

C'est donc Orsay qui payé la facture d'hôpital. Je veux dire par là les travaux de remise en état. Le musée parisien a demandé en échange un prêt de cinq ans, Papety restant mal représenté dans ses collections. Dans le genre académique et colossal, la chose se retrouve au centre d'un lieu très en hauteur, où se trouvaient au départ les Gustave Courbet. Elle est en bonne compagnie. «La divine tragédie» de Paul Chenavard y côtoie «Le dernier jour de Corinthe» de Tony Robert-Fleury. 

Le nouveau venu se découvre en parcourant les salles permanentes d'Orsay. Je sais que la chose n'est plus à la mode. On visite aujourd'hui les seules expositions temporaires, si possible la première semaine. Orsay en est bien conscient. C'est pourquoi l'institution dirigée par Guy Cogeval a entrepris de bousculer de manière fréquente l'accrochage. Il s'agit parfois de quelques tableaux remplaçant ceux prêtés à l'extérieur (certains disent qu'Orsay prête trop). Les modifications peuvent se révéler en profondeur. «Par petite touches, ou à l'occasion de transformations plus importantes, la présentation des collections évolue en permanence» dit la page du site d'Orsay créée pour signaler les différentes mues.

Les tableaux de Nantes 

En ce moment, l'évolution se révèle sensible. Orsay accueille des œuvres du Musée de Nantes en travaux. Citons la suite où James Tissot raconte en moderne (moderne 1870, bien sûr) l'histoire du «fils prodigue» de la Bible, ou l'étonnant plâtre «Gorille enlevant une femme» d'Emmanuel Frémiet. Une statue qui anticipe «King Kong». Il ressort en prime des limbes des artistes délaissés comme Eugène Carrière, Charles Lameire ou Joseph Blanc. Certains tableaux possèdent des sujets incroyables. Il faut avoir vu «Le départ de la flotte normande pour la conquête de l'Angleterre, Dives 1066» d'Albert Maignan. 

Ces remises à l'honneur bousculent l'histoire de la peinture. Dans le pointillisme, Achille Laugé peut se révéler aussi bon que Georges Seurat. Il a juste le tort d'être arrivé quinze ans plus tard. Paul Sérusier a parfois le même talent que Paul Gauguin, aux côtés duquel il a travaillé. Il fallait sortir de l'oubli le pieux Georges Desvallières. Bref, on ne perd pas son temps en arpentant des espaces muséaux que l'on croyait connaître.

Les "new displays" de Londres 

A Paris, le Louvre bouge aussi ses collections, mais à un rythme moins rapide. Il s'agit souvent de remplacer aux murs, qui sembleraient autrement mités, les œuvres en prêt. Beaubourg connaît des problèmes avec son musée, dont il refait en bloc l'un des deux étages tous les dix-huit mois. Il lui en faut quatre de fermeture au public pour décrocher et accrocher. La dernière présentation des classiques modernes, due à Catherine Grenier, n'avait pas séduit la direction. Trop d'artistes inconnus! Elle s'est donc vue caviardée. Fin avril, le choix assumé par Bernard Blistène devrait en revanche se révéler très classique. Très sage. Les inconnus resteront en caves. 

Ailleurs en Europe, le principe de la rotation existe aussi. Alors qu'il dirigeait la National Gallery de Londres, Neil McGregor avouait qu'il changeait parfois les tableaux de murs afin de donner une illusion de nouveauté. La Tate Britain de Penelope Curtis, elle, a fait du réaccrochage une priorité. «New Display». British Petroleum règle la facture. Il y a eu une année vouée au seul XXe siècle. Le dernier «display» en date propose une relecture de l'histoire de la peinture anglaise depuis les origines, en réservant une salle à chaque décennie. La mise à plat chronologique. Une réussite.

Une idée pour Genève 

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça? Parce qu'on ne peut pas indéfiniment agrandir les musées. Parce que le visiteur a droit à des surprises. Parce que certains musées se figent dans une formule. On pourrait imaginer, à Genève, un Musée d'art et d'histoire plus mobile. Plus réactif. Plus incitatif à des retours périodiques. Les derniers changements des «salles palatines» sont restés modestes. Le public viendrait ainsi voir, et non pas juste revoir. Les moyens humais existent. Ils sont en ce moment paralysés par un regard fixé sur les lendemains qui chantent. Un rêve de bonheur (1), en quelque sorte, alors que ce dernier est à portée de main... 

(1) Je sais que l'image du bonheur reste bien audacieuse à Genève.

Photo (Musée d'Orsay): "Le rêve de bonheur" de Dominique Papety, ou du moins sa partie centrale. 

Prochaine chronique le mercredi 4 mars. Le Kunsthaus de Zurich consacre une exposition au japonisme. Quand Hokusai ou Utamaro influençaient Van Gogh, Gauguin, Monet ou Degas.

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