Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay honore le Vaudois Charles Gleyre en tandem avec Lausanne

Crédits: Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne

Le chiffre 6 porterait-il bonheur à Charles Gleyre? On finit par se le demander. En 1896, William Hauptman donnait le nouveau catalogue raisonné de l'artiste vaudois. En 2006, Catherine Lepdor proposait au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne une première rétrospective. En 2016, Orsay entre dans la danse (et donc celle des Bacchantes) avec une nouvelle exposition signée par Côme Fabre, aujourd'hui conservateur au Louvre. Une manifestation rendue possible grâce à la collaboration de Lausanne. Impossible en effet de faire sans son musée. En 1908, il a acquis 368 œuvres de la veuve de son héritier et exécuteur testamentaire Charles Clément. Il en possède aujourd'hui 480. Un nombre énorme pour un peintre supposé rare (1). 

Gleyre est né en 1806. Famille modeste. Orphelin tôt. Des parent lyonnais s'occupent de son éducation. Vocation précoce. Après des débuts dans le milieu lyonnais, très actif au XIXe siècle, c'est l'inévitable «montée» à Paris. Avec un lourd handicap. Sa nationalité suisse l'empêche de concourir pour le Prix de Rome, que James Pradier (Genevois, mais Genève faisait alors partie de la France) avait obtenu en 1813. Il va dans la ville des papes à ses frais, grâce à un prêt. Il y reste cinq ans. Désirant aller plus loin, il rencontre un jeune et riche Américain, qui l'emporte dans ses bagages. Il dessinera pour lui, son mécène gardant tout le matériel pour lui.

Le triomphe des "Illusions perdues"

John Lowell est une tête brûlée. Il fonce de la Turquie jusqu'à l'Egypte et au Soudan. Gleyre le quitte à temps. Malade et atteint de troubles oculaires, qui le poursuivront jusqu'à sa mort en 1874, il évite la fin de son compagnon, bientôt décédé aux Indes. Il lui faut, un peu diminué, conquérir la capitale après l'essai calamiteux de décor au château de Dampierre. Ses peintures murales sont en partie effacées à la demande d'Ingres, avec qui il partage la commande. Le coup d'éclat vient au Salon de 1843, avec «Le Soir». Sous le nom de «Les illusions perdues», cette toile très en largeur se voit reproduite d'innombrables fois par des graveurs ou des copistes. 

Lancé, Gleyre ouvre un atelier. Y passent Sisley, Renoir ou Monet, qui y font leurs gammes. L'homme passe pour un bon maître. Il consacre du temps à ses élèves. C'est mauvais pour sa carrière. On parle déjà de sa prodigieuse lenteur d'exécution. Vu les sujets sacrificatoires ou soumis qu'il impose (de «L'exécution du Major Davel» exécuté pour le canton de Vaud, au «Fils prodigue»), un critique freudo-marxiste comme Michel Thévoz (2) aura beau jeu en 1980 de parler de «castration» et de «retour à l'ordre bourgeois». Brouillé avec le Second Empire, instauré fin 1851, Gleyre reste néanmoins à Paris, fermant son atelier à la fin des années 1860. Il se montre de moins en moins actif. Il est presque oublié au moment de sa disparition.

Un art plutôt froid

Voilà pour la biographie. Un peu triste. Un peu terne. Je dois en plus avouer que l’œuvre, vu à Lausanne il y a dix ans, m'avait laissé à son image. Assez froid. L'actuelle rétrospective s'intitule «Le romantique repenti». Les tableaux sont bien sûr largement les mêmes. Ils vont des premières esquisses au «Fils prodigue» final (1873), en passant par une «Danse des bacchantes» assez protestante en dépit du sujet. Il n'y a aucun délire chez le Vaudois, qui arrive au début de cette surenchère académique qui va donner des toiles toujours plus agitées et plus vastes. Tout demeure ici réfléchi. Retenu. Sage. Jean-Paul Laurens, Bouguereau jeune (3), Gustave Doré ou Georges Rochegrosse sauront dépasser cette notion de bon goût pour se permettre des extravagances dignes du cinéma muet. 

La chose se sent dans les toiles choisies par Côme Fabre en comparaison. L'«Hercule et Omphale» de Gleyre semble fade à côté de l'«Ulysse reconnu par Euryclée» de Gustave Boulanger, à la composition pourtant analogue. Boulanger donne une vision qui fait frissonner. Gleyre se contente d'une belle image. Idem pour «Les illusions perdues», que le Louvre vient de débarrasser de sa crasse séculaire. Là, Gleyre se mouille un petit peu (ce qui semble normal vu la dimension aquatique de l’œuvre). Mais «Le Rêve» de Pierre Puvis de Chavannes, c'est tout de même autre chose. L'émotion se laisse aller, aidée par l'économie de couleurs et de mise en page. Il y a là un vrai choc visuel.

Excellent catalogue 

Ce retrait signifie nullement que Gleyre soit un mauvais artiste, ou même un artiste mineur. Nous restons dans un autre registre, encore classique, réglé par des conventions. Le métier est parfait. Il y a de beaux détails. On regrette juste que l'artiste n'ait pas poursuivi dans la voie annoncée par un paysage préhistorique, inspiré par Darwin, avec son insolite ptérodactyle volant au-dessus des éléphants. Ou qu'il n'ait pas suivi la voie tracée par son «Déluge», où le pastel ajoute (enfin!) quelques vibrations. Mais c'est comme ça...

L'exposition apparaît par ailleurs fort bien faite, même si elle souffre de la faible hauteur sous plafond du cinquième étage d'Orsay. Elle propose en plus là des raretés. Les aquarelles faites pour John Lowell sont venues de Boston. Le Kunstmuseum de Bâle a prêté deux toiles importantes (dont le «Penthée fuant les Ménades» faisant l'affiche). Le catalogue se révèle enfin excellent. La vision de Michel Thévoz peut sembler datée, mais il fallait demander un texte au vieux monsieur. William Hauptman et Catherine Lepdor semblaient tout aussi indispensables. Côme Fabre fait le gros du boulot. Il a su ajouter quelques invités. Certains créent des ouvertures absentes aux cimaises. Andrea Linnebach-Wegner rapproche ainsi Gleyre d'Arnold Böcklin, l'autre grand Suisse du XIXe. Mais là, même topo. Il existe chez le Bâlois un souffle, une imagination, une démesure faisant totalement défaut au Vaudois. Böcklin, lui, n'a peur de rien. 

(1) Un prêté implique un rendu. Orsay (qui aura alors un nouveau directeur) offrira à Lausanne une exposition Maurice Denis lors de l'ouverture du pôle muséal en 2019.
(2) Michel Thévoz fut le premier conservateur des Collections de l'art brut à Lausanne, qu'il a fait connaître sur le plan international.
(3) William Bouguereau s'est beaucoup assagi après 1850.

Pratique 

«Charles Gleyre, Le romantique repenti», Musée d'Orsay, 1, place de la Légion d'Honneur, Paris, jusqu'au 11 septembre. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. Entrée comprise dans le billet du musée.

Photo (Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne): "Le Déluge", où le pastel vient faire vibrer l'huile.

Prochaine chronique le vendredi. Urs Fischer et l'art contemporain au Musée d'art et d'histoire de Genève.

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