Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Orsay fête ses 30 ans avec "Spectaculaire Second Empire"

Crédits: RMN/Musée d'Orsay, 2016

«Faut-il réhabiliter le Second Empire?». Tel est, peu ou prou, le titre d'une des tables rondes organisées par le Musée d'Orsay en marge de l'exposition «Spectaculaire Second Empire». Il s'agit apparemment de la question qui fâche, surtout après avoir lu Victor Hugo ou Emile Zola. Le régime de Napoléon III, qui régna de 1852 à 1870, posséderait toutes les tares. Issu d'un coup d'Etat, il a reposé sur la censure, permis au grand capital de s'épanouir et mené des aventures militaires catastrophiques à l'étranger (Italie, Mexique, Russie...), avant de s'effondrer comme un château cartes après la bataille de Sedan. L'empereur honni n'a vraiment rien du roi de cœur.

Je veux bien... N'empêche que les Français sont des animaux bizarres, même s'ils se veulent cartésiens. Autant qu'il m'en souvienne, leur Napoléon Ier chéri est né du coup d'Etat du 18 brumaire en 1799. Il a pratiqué une censure impitoyable, pire sans doute que celle de son neveu. Il a laissé se bâtir, de 1799 à 1815, des fortunes colossales et souvent douteuses. Je ne pense par que la retraite de Russie ait été organisée par le Club Méditerranée. Tout a enfin fini une première fois pendant la calamiteuse «campagne de France» et une seconde avec Waterloo. Mais ça, c'est la Gloire, avec un «G» majuscule. Allez y comprendre quelque chose!

La "fête impériale" 

Organisé par un triumvirat (avec élément féminin) de commissaires, «Spectaculaire Second Empire» ne parle cependant pas de politique. Le mot de «Commune» se voit à peine chuchoté. Organisée pour fêter les 30 ans du Musée d'Orsay, la manifestation entend exalter le «glamour» des années fastes. Elles ont vu s'installer une Cour aux Tuileries, s'organiser deux expositions universelles à Paris (en 1855 et 1867), se créer les opérettes de Jacques Offenbach et se tracer, dans une ville bouleversée de fond en comble, les perspectives urbanistiques du baron Haussmann. Vaste programme déjà pour Marie-Paule Vial, Yves Badetz et Paul Perrin! Le trio ne disposait en plus pour cela que de 1400 mètres carrés. L'époque aimait certes les entassements, mais la tâche supposait de faire passer non pas un chameau mais un éléphant par le trou d'une aiguille. 

Eh bien le résultat tient la route! Placée sous le signe du «plein la vue», l'exposition surjoue le sujet. Les visiteurs, et il y en a beaucoup, découvrent un temps d'opulence et d'ostentation. Une époque qui, faute d'avoir son style propre, a fini par tous les mélanger, du gothique au Louis XV en passant par la Renaissance. Alors que l'Europe s'industrialisait et multipliait les chemins de fer, il n'aura jamais été autant fait appel aux métiers d'art. L'amateur n'ose imaginer combien de centaines d'heures de travail il a fallu pour créer ces meubles surdécorés, ces sièges capitonnés de brocarts tapageurs ou ces objets d'art gagnés par une sorte d'ivresse décorative. Le comble est ici atteint dans le salon final, où se voient présentés les chefs-d’œuvre énormes, destinés aux expositions universelles. Le plus fou consiste peut-être dans un bénitier de cristal taillé de trois bons mètres de haut. Il se situe à mi-chemin entre Notre-Dame de Paris et les Folies Bergères.

Avant la chute 

Si le parcours passe librement de la peinture (académique ou pré-impressionniste) aux arts décoratifs, en musardant à travers la vie culturelle de la capitale, il se voit adroitement cadré par deux tableaux emblématiques. A l'entrée, Ernest Meissonier, qui ne brossait normalement que de minuscules panneaux, a consacré une vaste toile aux ruines des Tuileries, incendiées en 1871 par la Commune et sottement démolies en 1882. La France républicaine voulait alors éviter tout retour monarchique, vendant parallèlement les bijoux de la Couronne. A la sortie. James Tissot, installé à Londres après la même Commune, montre l'impératrice Eugénie, vieillie et déchue, aux côtés de son fils, à la tête de crétin. Il les a portraiturés au milieu des feuilles mortes. La «fête impériale» est terminée. 

Que choisir, que retenir de toutes ces splendeurs de nouveaux riches? Beaucoup. Après trente ans de minimalisme anorexique, qui ont suivi trente ans de Bauhaus réfrigérant, l'exposition donne une impression de festin. Il y a la rose en diamants de la princesse Mathilde, la console en bronze de la Païva (1), le diadème en perles de l'impératrice Eugénie, que porta en dernier (avant vente à Genève) Gloria von Thurn und Taxis, et tout de même «Le déjeuner sur l'herbe» de Manet comme le «Portrait de Madame Moitessier» d'Ingres. Que voulez-vous? L'époque a connu ses avant et ses arrière-gardes. Gustave Courbet et Carolus-Duran. Claude Monet et Amaury-Duval. Elle n'a pas su choisir. Pourquoi le faire à sa place?

Une époque déchirée

Dans l'absence de direction, l'époque se sera par ailleurs égarée, à l'image de ce Napoléon III élevé dans le canton d'Argovie (2). L'empereur se veut socialiste mais favorise ne pire agiotage financier. Il désire la paix, tout ne ne cessant de déclarer des guerres. Il est quasi athée, mais s'appuie sur la plus réactionnaire des Eglises (pour autant qu'il en existe une autre). Il protège le patrimoine historique (le château de Pierrefonds est alors reconstruit par Viollet-le-Duc) en démolissant Paris. Il soutient la famille en multipliant les incartades conjugales. Mais de tout cela, il reste peu, ou pas question. Sur 1400 mètres, c'eut été faire passer non plus un éléphant mais un dinosaure par le chas de la fameuse aiguille. Et puis, après, tout, le public est là pour faire la fête, dans une France de 2016 qui s'y prête à vrai dire assez peu.

(1) L'hôtel de la Païva, sur les Champs-Elysées, reste un chef-d’œuvre architectural de l'époque. Sa construction avait coûté dix millions de francs or à la courtisane (environ 150 millions actuels). Un journaliste avait osé écrire pendant le chantier: «Le gros œuvre est terminé. On vient de poser le trottoir.»
(2) Napoléon III possédait la nationalité suisse. Notre pays aurait donc dû l'accueillir s'il l'avait demandé en 1871. L'ex-empereur a préféré l'Angleterre, où il mort en 1873. L'impératrice Eugénie lui a survécu jusqu'en 1920.

Pratique 

«Spectaculaire Second Empire», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion d'Honneur, Paris, jusqu'au 15 janvier 2017. Tél.00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Photo (RMN): La broche aux lilas de Mellerio dit Meller, or, émaux et diamants, années 1860.

Prochaine chronique le mardi 25 octobre. Le Musée d'art et d'histoire de Genève se penche sur le Moyen Age savoyard.

 

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