Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Monumenta fait serpenter les "Empires" de Huang Yong Ping

Crédits: AFP

L'événement est-il devenu biennal, ou non? Difficile de trancher. En 2013, le «Monumenta» des époux Kabakov avait été repoussé d'un an, soit à 2014. Aujourd'hui, Huang Yong Ping débarque après une pause café de douze mois en 2015. Il faut dire que la chose coûte cher au Centre national des arts plastiques (CNAP) et à la Réunion des musées-Grand Palais. Surtout cette année, apparemment. Le Chinois y est allé fort. Très fort. Pensez! Sous la verrière repose une oeuvre d'environ 980 tonnes. 

Les composantes d'«Empires» restent pourtant simples. Simplettes, même. Il y a du Grand Palais des containers. Beaucoup de containers, d'une capacité de 34 tonnes chacun. L'artiste a posé par dessus le squelette d'un serpent. Oh, pas d'un véritable reptile, bien sûr. Il fallait faire maousse. Aussi Huang a-t-il repris la structure d'aluminium constituée de 316 vertèbres et de 568 côtes en aluminium déjà vue ailleurs, sous une forme évidemment réduite. Cela fait cent trente trois tonnes pour une bestiole pourtant dépourvue de chair. Ajoutez à cela un chapeau de Napoléon agrandi en 3D. Douze mètres de long sur cinq et demi de haut. C'est moins pesant évidemment, puisque l'artiste s'inspire ici d'un feutre.

Pouvoir et économie 

Avec toute cette quincaillerie un brin feutrée, Huang Youg Ping, qu'on a connu mieux inspiré, remplit une bonne partie de la nef: 4900 mètres carrés. Le message reste pourtant banal. Il s'agit de parler du pouvoir, de l'économie chinoise et de la mondialisation, le serpent (ou le dragon) véhiculant pour sa part tous les mythes occidentaux imaginables quand il n'incarne pas l'ex-Empire du Milieu. Le symbolisme peut sembler lourdingue (même si l'oeuvre se distingue fort mal des arcatures de la verrière, ce qui en limite la portée). Mais après tout, quoi de plus normal pour un poids de près d'un million de kilos? 

On sait qu'avec «Monumenta», dont la série a été lancée en 2007 par Anselm Kiefer, le gouvernement français entend souligner son intérêt pour la création contemporaine. Il agit de même à Versailles en confiant ses appartements ou ses jardins à des créateurs comme Xavier Veilhan, Jeff Koons ou Joana Vasconcelos. Les résultats apparaissent hélas identiques. Il s'agit la plupart du temps de gestes inutiles. A Versailles, seuls Giuseppe Penone ou Anish Kapoor ont tiré leur épingle (une grosse épingle) du jeu. Au Grand Palais, le visiteur est souvent resté sur sa faim. Richard Serra semblait trop petit (un comble pour l'Américain!). La machinerie exigée par Christian Boltanski tombait souvent en panne. Les Kabavov jouaient aux intellos. Là aussi, le seul bon souvenir est celui laissé par la gigantesque matrice féminine de Kapoor.

Un événement grand public

L'événement, puisqu'il s'agit bien de cela, avec ces gigantesques attractions de fête foraine, a pourtant jusqu'ici trouvé son public. Kapoor a «fait» 277.000 visteurs. Daniel Buren 259.000 (ce n'était pourtant pas fameux). Les autres dans les 150.000. On peut dire que la chose justifie la série, puisque nous en sommes entrés dans l'ère du quantitatif. Il faut aussi bien rentabiliser les frais, colossaux. Notons en passant qu'aucun chiffre n'a été communiqué par le CNAP et la RMN-Grand Palais pour «Empires», montage et démontage compris. 

C'est d'autant plus scandaleux que la création, en France, a besoin d'argent et que le patrimoine (au sens le plus large) en manque cruellement. Cette poudre aux yeux pourrait bien en jour mettre le feu aux poudres. Cela d'autant plus que la fréquentation d'«Empires», dont les dates sont sottement venues s'intercaler au milieu de ponts fériés, a démarré de manière désastreuse. Les deux premiers jours, il y avait quelques dizaines de visiteurs à la fois, les grilles d'accès (qui ressemblent, ceci dit en passant, aux côtes du serpent) devenant du coup parfaitement inutile. Jamais plus de deux personnes aux caisses! La suite en 2016... ou plutôt en 2017.

Pratique 

«Monumenta, Empires, Huang Yong Ping», Grand Palais, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 18 juin. Tél. 00331 40 13 48 00, site www.grandpalais.fr Ouvert les dimanches et lundis de 10h à 20h, du mercredi au samedi de 10h à 22h, fermé le mardi. Profitez pour voire Souza-Cardoso, le cubiste portugais, ou la céramique coréenne. Il n'y a personne non plus. Hélas, cette fois.

P.S. J'y contribue en écrivant ici, et j'en ai un peu honte. "Empires" bénéficie à mon avis d'une couverture médiatique indécente par sa quantité, alors que tant d'excellentes expositions parisiennes restent peu, voire pas traitées par la presse. Il faut dire que "Monumenta" est supposé attirer la foule, et qu'il est devenu interdit d'aller contre les courants majoritaires.

Photo (AFP): L'insallation de Huang Yong Ping, qui mesure 4900 mètres carrés.

Prochaine chronique le mardi 17 mai. La Bibliothèque le la Cité fête les 10 ans des éditions (d'art) genevoises Notari.

 

 

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