Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Monterosso fait ses adieux à la MEP avec de la photo française actuelle

Crédits: Pierre et Gilles/Maison de la photographie, Paris 2018

Tout est né d'une conversation, au début des années 1980. Jean-Luc Monterosso, qui restait alors un débutant dans le monde de la photographie, avait demandé un rendez-vous au directeur de cette section du MoMA new-yorkais. Pourtant très occupé, John Szarkowski lui avait gentiment répondu oui. L'audience avec ce pape s'était bien passée. Monterosso a cependant posé la question de trop. Qu'est-ce qu son interlocuteur pensait du 8e art français contemporain? Szarkowski lui avait répondu comme une évidence que la photographie française actuelle «n'existait pas». Il est permis d'y voir de la méconnaissance, voire de l'arrogance. Ceci d'autant plus qu'à cette époque, ce n'étaient plus les Américains qui étaient à la mode, mais déjà les Allemands. 

En 1996, après quelques années de rodages hors les murs, la Maison européenne de la photographie (MEP) ouvrait à Paris avec Monterosso comme directeur. Elle occupait en lisière du Marais plusieurs maisons anciennes drastiquement restaurées, ce qui en faisait un lieu compliqué à gérer. Trop de murs fixes et d'escaliers. La Maison n'en a pas moins pris son essor, ce qui n'était pas fait pour plaire à l'Elysée lausannois. L'institution fondée par Charles-Henri Favrod demeurait jusque là la grande référence en France. Et pour cause! Il n'y avait personne d'autre. Monterosso s'est axé sur la nouvelle photographie, les images historiques se retrouvant bientôt présentées au Jeu de Paume. Les plus anciennes demeurent théoriquement l'affaire du site Richelieu de la Bibliothèque nationale. Las! Celle-ci reste fermée pour travaux fermée depuis des âges. Réouverture prévue courant 2021. Monterosso a présenté depuis comme de juste nombre de Français de tous âges et de toutes tendances. Ce fut pour le meilleur et pour le pire, comme on dit dans les mariages.

Une succession assurée 

Aujourd'hui, l'homme s'en va. Il a fait son temps. Sa succession n'a pas été sans poser des problèmes. A finalement été retenu Simon Bakker, qui arrive de la Tate Modern, le nouveau président de la Maison étant Jean-François Dubos. Avec le Britannique, les choses vont forcément changer. Le nouveau-venu souhaite souhaite rapprocher, comme il l'a dit au magazine "Polka", la photo de la musique, du design, de la mode, de l'architecture et de la performance, ce qui me fait un peu peur. Sous prétexte de réunir de nombreux publics, si possible jeunes, tout le monde fait aujourd'hui la même chose, pour ne pas dire qu'il propose la même mixture. Heureusement que Simon parle tout de même de la photo comme d'un «socle». Un gros socle ici puisque qu'en deux décennies la Maison européenne de la photographie a engrangé 21 000 œuvres et 32 000 livres. 

En ce moment, Jean-Luc Monterosso entonne son chant du cygne. Il s'agit d'une exposition, à mon avis parfaitement justifiée, autour de sa modeste personne. L'homme assure avoir fait un «choix très subjectif, lié à une histoire personnelle avec des oublis, des absences mais aussi des partis-pris et des convictions.» Bref, une sélection personnelle, et non pas pour une fois consensuelle, voire politique. La totalité du bâtiment abrite, comme vous l'avez déjà deviné, des créations françaises de ces des trente dernières années. Il y a les chouchous, avec en tête Pierre & Gilles, qui font l'affiche et se voient par ailleurs bien représentés. D'autres ne le sont qu'avec quelques tirages, voire un seul. Faut-il voir là une graduation des affections? J'aime plus ou moins? Sans doute. Bettina Reims, que je déteste pour sa vulgarité, se retrouve ainsi portée au pinacle, alors que sa collègue Dominique Issermann n'a droit qu'à une seul cliché...

Des choix parfois insolents 

Certains choix peuvent apparaître convenus. Il y a les indispensables. En fait partie Gérard Depardon. Monterosso a élu deux séries new-yorkaises faites pour «Libération», l'une en 1981, l'autre en 2017. Difficile aussi de faire sans Georges Rousse et ses jeux optiques. Il y en a donc. Sophie Ristelhueber est trop à la mode chez les intellectuels pour se voir laissée de côté. Mais il y a surtout les autres, retenus parfois avec culot. On ne peut pas dire que Jean-Marie Banier soit en odeur de sainteté après l'affaire Bettencourt. Il a pourtant un œil, même si je préfère en lui le romancier. Bernard Faucon fait, lui, franchement partie des maudis. Ses images mêlant mannequins de vitrines et très jeunes garçons pour des jeux que les mauvais esprits jugent érotiques, constituent l'une des grandes victimes du politiquement correct. 

Bien d'autres gens ont été invités à ce qui constitue en quelque sorte une «party». Il y a du coup un accent sur le reportage, souvent écarté par des institutions photographiques devenues très «arty» sous l'influence commerciale des galeristes. Se retrouvent présents aussi bien Bruno Barbey, l'un des premiers à oser la couleur, que Christine Spengler ou Françoise Huguier. L'architecture a trouvé sa place avec les compositions, que j'admire beaucoup, de Stéphane Couturier. Gérard Uféras ou Sarah Moon, qui est maintenant une vieille lune, représentent le côté mode. Dans un genre inclassable, j'ai noté la présence appuyée de Bernard Plossu. Ce sont là quelques noms. Vu l'abondance des murs dans l'ancien Hôtel Hénault de Cantobre, il y a beaucoup de place aux cimaises. Et rien de géant, avec cette mode plasticienne qui Dieu merci s'essouffle un peu! Selon Simon Bakker, on en revient du reste aujourd'hui au livre, qui privilégie les suites d'images. Le seul problème, c'est qu'à peu près personne ne les achète. Trop chers. Trop lourds. Trop encombrants. Les gens préfèrent les feuilleter, ce qui n'est évidemment pas très bon pour le commerce...

Pratique 

«La photo française existe... je l'ai rencontrée», Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, Paris, jusqu'au 20 mai. Tél. 00331 44 78 75 00, site www.mep-fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 20h.

Photo (Pierre et Gilles/Maison européenne de la photographie, Paris 2018): L'une des photos des duettistes français les plus à la mode dans le monde.

Prochaine chronique le samedi 14 avril. Le Musée Maillol met en vedette Foujita, le Japonais du Paris des années 1920.

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