Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Mona Hatoum revient en vedette au Centre Pompidou

Elle jouit d'un crédit considérable. Mona Hatoum n'en est pas devenue pour autant une figure populaire. Il faut dire que l'artiste ne donne ni dans l'aimable, ni dans le facile. Rien chez cette Palestinienne installée en Grande-Bretagne qui fasse penser aux cœurs géants de Jeff Koons ou aux personnages de manga de Takashi Murakami. Avec cette femme de 63 ans, nous ne sommes pas dans les vitrines d'un magasin de jouets pour enfants milliardaires. Il s'agit d'un œuvre adulte. 

Vingt ans après sa première apparition au Centre Pompidou, Mona Hatoum y effectue son retour avec une rétrospective. La plus complète jusqu'à ce jour. Cette exposition itinérante, qui ira ensuite à Londres et à Helsinki, comprend une centaine de pièces allant des années 1980 à 2014. La commissaire Christine van Assche l'a voulue aussi large que possible. Tous les médias utilisés par Mona, de la performance à la sculpture en passant par la vidéo, se voient évoqués par des pièces emblématiques. «Iconiques» ne serait en effet pas ici le mot juste. Il n'existe chez la plasticienne aucune image de marque reconnaissable. Elle ne conçoit pas des produits.

Un sens politique, mais large 

Mais qui est Mona Hatoum? Une Palestinienne, donc, mais élevée au Liban dans des écoles françaises ou italiennes. Une femme qui a aussi passé par une université américaine. On comprend du coup qu'elle n'aime pas trop à se voir limitée à ses origines. Son ambition se révèle politique, certes, mais au sens le plus large. Le féminisme y joue une aussi grande place que la critique des pouvoirs en place, assurés par une surveillance constante sur les citoyens. Une surveillance qui revient de manière obsessionnelle dans l’œuvre. 

En 1975, Mona se retrouve coincée en Angleterre. La guerre du Liban, qui se poursuit encore par à-coups aujourd'hui, vient d'éclater. C'est dans ce pays nouveau pour elle qu'elle fera ses classes artistiques, avec un sens toujours plus aigu de la frontière. Parfois mouvante. La grande «Map» de 2014 est ainsi formée de billes de verre, posées sur le sol. Cette omniprésence des cartes chez elle n'a rien de fortuit. Elle suppose non seulement l'éloignement, mais la séparation. Celle-ci forme la trame de «Measures of Distance» (1988), où Mona dialogue avec sa mère restée à Beyrouth.

De la performance à la sculpture 

Au départ, Mona se livre à des performances dans la rue. L'exposition actuelle la montre ainsi pieds nus à Brixton, une banlieue difficile de Londres, traînant les Doc Martens qu'ont en commun les policiers et les skinheads. Elle utilise alors son corps jusqu'à la limite de ses forces. Un jeu dangereux qui se voit toujours filmé, avec la trame pauvre de la vidéo des années 1980. La chose l'amène à créer d'autres bandes, plus construites. Puis elle change de registre. Les travaux qui suivront jusqu'à nos jours participent de la sculpture, avec un clin d’œil à l'art minimal. Mona en utilise les codes esthétiques, en principe neutres, pour les détourner vers le narratif. 

Est-ce à dire que le spectateur reçoit un message? Pas vraiment. Mona Hatoum tient à ce que ses pièces, conçues avec des artisans (métallurgistes anglais, verriers vénitiens...), puissent recevoir plusieurs interprétations. Chaque visiteur fournit donc sa clef. Sous ses allures rigides et austères, l'artiste rejoint ainsi les surréalistes, dont l'esprit frondeur la séduit beaucoup. Elle revendique même l'humour, ce qui ne correspond pas à ce que les gens attendent d'une Palestinienne. Il y a aussi du sexe, autre apparition dérangeante pour les esprits. «Jardin public» de 1993 montre ainsi une chaise de fer dont le coussin arbore un triangle bien net de poils pubiens.

Explications claires

L'art contemporain exige souvent un flot d'explications savantes, qui excluent parfois le public à force de verbiage et d'obscurités. L'exposition de Christine van Assche comporte, à la fin, deux vidéos où parle l'artiste. Difficile de se montrer plus clair et plus accessible. Mona Hatoum évoque avec simplicité ses projets, leur caractère à la fois impérieux et inexplicable. Elle raconte aussi la manière dont elle les fait réaliser. Allant d'une résidence à l'autre (se retrouver à Berlin une année entière lui semble une éternité), elle assume ce qu'elle possède de nomade. Pour une femme hantée par la frontière, elle a pris l'habitude de les traverser. Il suffit du reste de consulter la liste de ses expositions. Il y a en eu dans le monde entier sauf, peut-être, en Australie...

Pratique

«Mona Hatoum», Centre Pompidou, paris, jusqu'au 28 septembre 2015. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, nocturnes le jeudi jusqu'à 23h. L'exposition sera à la Tate Modern de Londres du 4 mai 2016 au 21 août 2016. Une troisième étape est ensuite prévue à Helsinki. Photo (Centre Pompidou): Mona utilise toujours divers artisans. Ici, un métallurgiste et un verrier vénitien.

Prochaine chronique le dimanche 9 août. La Fotostiftung de Winterthour révèle les images de Jules Decrausaz, photographe à "La Semaine sportive" de Genève de 1910 à 1925.

 

 

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