Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Michel Houellebecq fait parler de lui au Palais de Tokyo, où il expose

Crédits: Michel Houellebecq/Palais de Tokyo

C'est l'événement. Ou du moins s'agit-il d'en donner l'apparence. Pour quelques semaines encore, Michel Houellebecq occupe à Paris dix-huit salles du Palais de Tokyo, soit deux mille mètres carrés. L'écrivain a été invité par son directeur Jean de Loisy, qui flairait ici un coup médiatique, pour ne pas dite juteux. Que ce soit en bien ou en mal, mais la chose importe peu, toute la presse allait donner un écho disproportionné à sa Kunsthalle. Prévisions exactes. «Michel Houellebecq, rester vivant» a obtenu un nombre record d'articles, le plus perfide étant sans doute celui écrit dans «Le Monde» par Guillemette Faure. Au lieu de parler de l'exposition, ou de ce qui en tient lieu, la journaliste s'est fait un malin plaisir de raconter le vernissage. Plutôt croquignolesque. 

L'avantage, avec Michel Houellebecq, c'est qu'il n'y a plus besoin de le présenter. A 60 ans, l'écrivain n'arrête pas de faire parler de lui, que ce soit pour ses livres, publiés avec de longs intervalles entre chacun d'eux (Michel n'est pas Amélie Nothomb, sachez-le bien!), pour ses prises de position ou ses problèmes de paradis fiscaux. Ses cassés-croisés avec l'islam font ainsi la Une depuis des années. Il faut dire que le Réunionnais cultive son personnage de Céline moderne, avec sa mèche tombante, sa silhouette de gargouille gothique et ses airs sinistres. Il possède le «look» du prophète qu'il entend devenir, avec ses prédictions de malheur. Il faut dire que l'homme frappe souvent juste, criant très fort ce que les autres murmurent en grinçant des dents. Trop fort sans doute. Dans le paysage décati du monde intellectuel français, Michel fait office de Cassandre pour plateaux de débats télévisés.

Invités connus de Robert Combas à Iggy Pop

Que pouvait bien montrer l'auteur des «Particules élémentaires» (1998), de «Plate-forme» (2001) ou de «Soumission» (2015) au Palais de Tokyo? Ce qu'il voulait, le contenu n'ayant finalement pas grande importance. Comme on pouvait s'en douter, l'écrivain constitue à la fois l'auteur et le sujet de cette longue décoction, où marinent comme invités un peintre (Robert Combas), un chanteur (Iggy Pop) ou un plasticien (Renaud Marchand). Houellebecq est donc l'auteur des photographies, accrochées selon l'inspiration du moment. Il est celui du film «La possibilité d'une île» (2008), dont le visiteur voit un extrait avec une Arielle Dombasle aussi expressive que d'habitude. Il se retrouve enfin derrière les slogans «Nous habitons l'absence» ou «Il est temps de faire vos jeux». 

Bien entendu, tout cela reste très littéraire, même s'il y a finalement peu de mots aux murs et si Houellebecq dit en fait peu de choses dans sa vidéo, tant son débit vocal reste lent. Le but étant, sans doute, de faire croire que chaque parole est importante. Notons cependant qu'il y a un peu de verbe annexe. J'ai ainsi lu à l'entrée de l'exposition du Palais de Tokyo la phrase suivante: «Il me semble que l'univers de Houellebecq se tient là, par ce mouvement d'oscillation entre la théorie et le réel, entre la science et la poésie, incluant l'impossibilité à dominer l'incertitude face à l'ensemble des disparitions, face à la génétique, à la fatalité, face à l'idée antique du destin.» Pourquoi faut-il cette année, quand je lis ce genre de blabla, qu'il soit signé par Stéphanie Moisdon (1)?

Une salle pour le chien

Au milieu de ce parcours, que Houellebecq veut au départ pessimiste puis réjouissant («un romantisme crépusculaire intrusif se dégage, rééclaire l'ensemble, et on repart pour une seconde visite»), il y a tout de même un moment d'émotion vraie. Il s'agit de la salle, boisée comme un chalet, que l'écrivain à réservée à Clément. Clément, c'est son chien, mort en 2011, dont il raconte au mur les derniers instants. Il y a par ailleurs les photos de ce bâtard blanc et brun, plus une vitrine contenant, à la manière d'un reliquaire, l'ensemble de ses jouets. On sent là une affection vraie, impudiquement mise en évidence, puisque Clément fait même l'affiche de l'exposition. Mais après tout un chien (ou un chat) constitue la grande passion d'une vie, alors que les humains ne font qu'y passer. «Qu'est-ce qu'un chien, si ce ce n'est une machine à aimer?» 

Ce qui fait tenir l'exposition, que le public parcourt sa feuille de route à la main dans une obscurité de train fantôme, c'est finalement le décor. La mise en scène, les éclairages surtout, tiennent ici lieu de propos. Comme souvent au Palais de Tokyo, depuis que Jean de Loisy en est le directeur, une importance décisive se voit conférée à l'emballage. Celui-ci abrite parfois des produits de qualité, comme récemment la rétrospective Michel Albérola ou, plus lointainement, l'«I Love John Giorno» d'Ugo Rondinone ou l'hommage au Grec Takis. Le conditionnement reste hélas parfois bien vide. Je n'aurai pas le front de dire que c'est un peu le cas ici. Je le pourrais pourtant intellectuellement. Depuis Marguerite Duras, nous savons tous qu'il existe des vides signifiants.

(1) Les élèves de l'ECAL lausannois se  souviennent d'avoir subi cette personne.

Pratique 

«Michel Houellebecq, Rester vivant», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 11 septembre (la date doit avoir été choisie à dessein). Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de midi à minuit.

Photo Michel Houllebecq): Clément en Irlande.

Prochaine chronique le mercredi 17 août. A San Giminiano, en Toscane, qui honore cet été Benozzo Gozzoli. Le fresquiste y passa dans les années 1460.

 

 

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