Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Maurizio Cattelan sème le trouble à la Monnaie avec ses statues

Crédits: AFP

C'est un lieu magnifique, un peu hors du temps. Il s'est pourtant effectué récemment quelques travaux à l'Hôtel de la Monnaie de Paris, construit entre 1771 et 1775 par Jacques-Denis Antoine. L'homme avait alors été préféré à l'architecte visionnaire Boullée, qui n'aura à peu près jamais rien construit pour de vrai. Voué depuis la désaffection des ateliers à l'art contemporain, le bâtiment s'est ainsi vu adjoindre un restaurant Guy Savoy. C'est fou ce qu'on peut donner dans le luxe lorsqu'il s'agit de créer une gargote dans un musée! 

Depuis sa reprise par Christophe Beaux en 2007, la Monnaie a proposé du bon, du moins bon et du franchement mauvais, le plancher ayant sans doute été atteint avec la photo bling-bling de l'Américain David LaChapelle (1). Il s'agit de frapper fort, vu la concurrence de Beaubourg et du Palais de Tokyo. Cette fois, la direction donne dans le haut de gamme. La commissaire Chiara Parisi a invité l'Italien Maurizio Cattelan. Né en 1960, l'Italien (qui annonce périodiquement sa retraite) a non seulement quelque chose à dire et à montrer, mais ses œuvres s'adaptent à tous les endroits. Je profite de l'occasion pour préciser que ses sculptures conviennent très bien à un bâtiment historique de ce type. Après tout, Cattelan ne parle-t-il pas souvent d'Histoire?

Un cheval suspendu dans l'escalier 

Une fois pris son billet dans un cahute située hors du vénérable édifice, le public peut emprunter l'escalier, chef-d’œuvre parisien du style Louis XVI, même s'il a été construit sous Louis XV. L'avant-garde, déjà. Il est bien sûr frappé par le cadre vitré sous lequel se trouve, scotché de dos, un personnage grandeur nature. Que ce visiteur ou cette visiteuse lève cependant le nez! Suspendu du plafond par un filin, un cheval empaillé plane au-dessus de sa tête. On sait que Cattelan aime la gente hippique, du moins morte. La Fondation Beyeler de Bâle a ainsi aligné il y a quelque temps l'ensemble de ses culs de bourrins. Ils semblaient traverser le mur à des hauteurs insoupçonnées. On en avait aussi vu un gros (de cul) chez François Pinault, à la Punta della Dogana vénitienne. Normal! Cattelan est un artiste coûtant aujourd'hui très cher. 

Un peu revu au XIXe siècle, le grand salon du premier étage a déroulé le tapis rouge. C'est sur cette moquette pourpre que repose «La nonna ora». On se souvient du scandale soulevé par cette pièce en 1999. D'aucuns avaient protesté contre ce pape frappé par une météorite sacrilège. Il faut dire que cette statue de Musée Grévin, habillée de manière fort réaliste, ressemble beaucoup à Jean-Paul II. L'actuelle exposition désamorce la bombe (ou plutôt la météorite) avec un texte de Michel Brière, aumônier des beaux-arts. Le cher homme explique que «le fétichisme avait fait du pape une star idolâtrée. L'idole rabaissée retrouve ainsi la sainteté de l'homme.» Et voilà! Opération de prestidigitation réussie. Le souffre a été remplacé par la rose.

Autoportraits multiples 

Bien d'autres commentateurs ont été appelés à la rescousse par Chiara Parisi. Parfois à bon escient, comme avec Olivier Py, du festival d'Avignon, ou Laurent Le Bon, le directeur du Musée Picasso. Quelquefois pas. Il est ainsi permis de se demander ce que font là Audrey Azoulay, même si elle est (provisoirement?) ministre de la Culture, ou Charlotte Casiraghi, semi princesse monégasque. Il y aurait eu d'autre femmes à consulter, de Virginie Despentes à Annette Messager. Les présences déplacées donnent à la manifestation un côté mondain gênant, d'autant plus que Cattelan traite plutôt de thèmes graves, de celui des sans-abri à celui de la résurgence du nazisme. L'exposition se termine ainsi avec l'Hitler enfant en prière («Him») de 2001.

«Not Afraid of Love», puisqu'il fallait bien donner un titre si possible en anglais, ne comporte que peu d’œuvres. Vingt en tout. Au maximum deux par salles, même si «All» compte neuf gisants de marbre, sans doute taillés par ordinateur à Carrare, puisque les praticiens ont aujourd'hui (hélas) disparu des carrières (2). Il faut souvent les chercher, tant elles se fondent dans le décor. Comme lors d'une ancienne Biennale de Venise, les pigeons naturalisés logent sur une corniche. Il en va de même pour «Sans titre». Si le petit garçon ne battait pas du tambour, le public n'aurait pas l'idée de lever le menton. Idem encore pour l'un des autoportraits de Cattelan, cette fois petit modèle.

Le sens du malaise

Au cours de cette promenade dans des salons d'un autre temps, l'assistance est en revanche frappée par un autre mini Cattelan, sortant d'un plancher fracturé pour l'occasion. Et comment ne pas remarquer les deux petits Cattelan couché côte à côte dans un lit d'enfant? Ils créent le malaise, surtout si l'on se souvient que le Padouan fut éboueur et employé de morgue avant de devenir «designer», puis artiste. Il n'y a rien là de l'étonnant virtuosité des créatures de silicone de l'Australien Ron Mueck, présentées en 2013 avec un immense succès à la Fondation Cartier. Cela demeure ici plus brut. Plus immédiat. Moins adouci par l'esthétique. Cattelan dérange, même si le marché de l'art l'a depuis longtemps adoubé. En d'autres termes, il reste efficace.

(1) Paul McCarthy n'était pas triste non plus...
(2) Les gisants ont aussi figuré à la Punta della Dogana.

Pratique

«Not Afraid of Love, Maurizio Cattelan», Hôtel de la Monnaie, 11, quai de Conti, Paris, jusqu'au 8 janvier 2017. Tél. 00331 40 46 57 57, site www.monnaiedeparis.fr Ouvert tous les jours de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à 22h.

Photo (AFP): "La nona ora" avec Maurizio Cattelan sur la moquette rouge de la Monnaie.

Prochaine chronique le dimanche 20 novembre. Andata Ritorno fête à Genève ses 35 ans. Entretien avec son directeur Joseph Farine.

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