Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Marmottan présente un certain Corot. Le peintre et ses modèles

Crédits: Petit Palais/Musée Marmottan, Paris 20118

Il est longtemps demeuré le peintre favori des Français. Camille Corot (1796-1875) possédait tout pour plaire à un monde bourgeois épris de tranquillité. Il avait produit quantité de très jolis paysages, qui n'étaient d'ailleurs pas tous de lui. On connaît la plaisanterie. «Corot a réalisé 4000 tableaux, dont 10 000 se trouvent en Amérique.» Le succès venu, vers 1840, l'homme s'était vu honteusement plagié. Certains de ses émules, comme Paul-Désiré Trouillebert (1829-1900), n'étaient d'ailleurs pas sans talent. Les faussaires ont suivi dans la foulée. Il a fallu du temps pour débrouiller cette pelote pleine de nœuds. C'est aujourd'hui le travail de l'expert Martin Dieterle. 

Aujourd'hui, le goût a changé. Corot séduisait notamment en temps que précurseur supposé de l'impressionnisme, ce mouvement se voyant porté dès 1910 au pinacle. Or l'impressionnisme, surtout quand il reste sage, a rejoint depuis quelques décennies le troisième âge. Les nouvelles générations préfèrent un art plus corsé. La cote de l'artiste, qui forme une sorte de miroir, s'en est du coup ressentie. Les enchères colossales de naguère ont disparu pour Corot. Il semble déjà loin le temps où, au début du IIIe millénaire, le conservateur Paul Lang voulait à tout prix (l'expression étant à prendre au pied de la lettre) une figure de Corot pour compléter la belle série du peintre que possède le Musée d'art et d'histoire de Genève. La Fondation Prévost et la Fondation Gandur pour l'art s'étaient associées pour ce bel achat, tout de même dispendieux.

Une peinture peu intellectuelle 

Ce sont précisément les figures qui font aujourd'hui l'objet de l'exposition que le Musée Marmottan de Paris propose depuis le mois de février. Elle répondent au goût, et donc aux attentes, de son public. Cette institution privée s'adresse à ceux que rebutent les expérimentations du Palais de Tokyo, voire même les présentations audacieuses (elles demeurent pourtant très raisonnables) du Centre Pompidou. Il subsiste ainsi, comme pour Jacquemart-André, et avec davantage d'exigence et de curiosité Orsay et le Petit Palais, des visiteurs (et surtout des visiteuses) aimant un XIXe siècle aimable, donnant l'idée d'un bon vieux temps. Des gens appréciant une peinture peu intellectuelle. Il ne se trouve presque aucune référence historique, biblique ou mythologique chez Corot. L'homme parle de «nymphes» sans autre précision dans ses paysages de la fin, toujours plus brumeux. 

Ce qui séduit le plus de nos jours, chez l'artiste, ce sont effectivement ses figures. Des tableaux en marge, peints un peu pour lui. Il ne les montra guère de son vivant. Ce fut l'un des révélations de son interminable vente après décès en 1875. Ces compositions à un seul personnage ont certes été exposées au Louvre. Mais c'était en 1962, autrement dit avant le Déluge. Corot atteignait alors le sommet de sa vogue. Une nouvelle présentation s'imposait. Ce n'était pas la tasse de thé du grand musée, qui reste sur l'échec commercial relatif de la rétrospective organisée pour le maître au Grand Palais en 1996-1997. L'offre de Marmottan tombait à pic. Le Louvre a donc accepté pour une fois de collaborer avec une institution privée. Il faut dire que le commissaire choisi était Sébastien Allard, directeur du Département des peintures du Louvre.

Portraits et figures

Le résultat propose en fait deux types d’œuvres. Il y a d'abord les portraits. Corot en a peint un certain nombre, utilisant généralement des proches comme sujets. Il s'agit de petites toiles un peu raides. Nous sommes dans un univers très convenable. Un peu coincé. Classe moyenne, dirait-on aujourd'hui. Il y a là quelques jolies choses, mais ce n'est pas l'essentiel. Celui-ci se trouve du côté des figures, qui utilisent des modèles professionnels, presque tous féminins. L'artiste les individualise peu. Nul ne les reconnaîtrait ces femmes dans la rue. Un certain type se voit développé au fil des décennies. Calme, voire un peu triste. Même s'il s'agit théoriquement de bacchantes. Corot préfère montrer un "absorbement", comme dirait l'historien de l'art américain Michael Fried. C'est une avalanche de liseuses et de dames pensives dans l'atelier, un atelier nettement moins peuplé que dans la grande tartine de Courbet au Musée d'Orsay. S'il faut à l'occasion un peu d'exotisme, ce sont des Italiennes. Là aussi, il s'agit plus d'un type que d'un individu. 

Le résultat se révèle de qualité très diverse. Venue du Louvre, la «Femme à la perle», qui a jadis connu la même célébrité que «La jeune fille à la perle» de Vermeer, reste un chef d’œuvre, comme «La dame en bleu» plus tardive. Il y a des liseuses et des ateliers magnifiques, mis valeur par la petite touche de rouge leur donnant vie. La «Marietta» (on connaît ici le prénom du modèle, inscrit sur la toile) du Petit Palais reste un nu somptueux, faisant penser en moins sophistiqué à «La grande odalisque» d'Ingres. Certaines Italiennes manifestent de la force, comme celles de Genève ou de la National Gallery, récemment parvenue dans le musée londonien grâce aux héritiers de Lucian Freud. Il puis il a la queue de peloton. Le reste. Le répétitif. L'un peu ennuyeux.

Un lieu d'exposition serré 

Il faut dire que la mise en scène n'arrange rien. Marmottan est un musée très fréquenté. Son public veut contempler sa prestigieuse série de Monet, en grande partie léguée par Michel Monet. Il faut maintenir l'immense espace en sous-sol dédié à l'impressionniste. Demeure du coup disponible, au rez-de-chaussée, une sorte de grand couloir, qu'il s'agit de couper et recouper avec des cimaises surabondantes. Autrement, il n'y a pas assez de murs. Vu la pression de la foule et l'étroitesse de ce boyau, le recul manque. La visibilité parfois aussi. Le jugement en pâtit. Il devient plus sévère. Vu le côté aimable du sujet, on préférerait un vrai confort de visite. Elle devrait rester une partie de plaisir.

Pratique

«Corot, Le peintre et ses modèles», Musée Marmottan, 2, rue Louis-Boilly, Paris, jusqu'au 8 juillet. Tél. 00331 44 96 50 32, site www.mamottan.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h30.

Photo (Petit Palais/Musée Marmottan): La "Marietta", le plus beau nu de l'artiste.

Prochaine chronique le jeudi 12 avril. Le Musée Guimet et le Palais de Tokyo exposent à Paris des armures japonaises.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."