Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Magritte revient en penseur philosophique au Centre Pompidou

Crédits: Sabine Glaubitz/AFP

«Ceci n'est pas une pipe». Drôle d'affirmation que celle de René Magritte (1898-1967), à une époque où tout le monde torraillait joyeusement. Le tableau représente, comme on le sait, une énorme pipe de bois, bien mise en valeur par le fond blanc, et cela en dépit de son texte. Cette oeuvre mythique de 1929, prêtée au Centre Pompidou par le County Museum de Los Angeles, s'appelle en réalité «La trahison des images». Elle donne aujourd'hui ce titre à la vaste rétrospective consacrée par le musée de Beaubourg au peintre belge. 

Il faut dire que cette subversion et ce déni caractérisent bien l'artiste, que l'on considère trop volontiers comme un joyeux fantaisiste. Michel Foucault ne s'y était pas trompé. Il a intitulé l'un de ses essais «Ceci n'est pas une pipe» en 1973. Il rendait ainsi hommage à la passion philosophique qu'a toujours entretenue Magritte. Un goût qui se retrouve en général occulté afin de ne pas faire peur à son actuel public. L'homme, qui possède depuis quelques années son musée à Bruxelles, situé sous celui des beaux-arts, est en effet devenu le peintre populaire par excellence. Celui dont chacun s'amuse à (re)découvrir les insolites rencontres d'objets, dans la mouvance surréaliste.

La version intellectuelle

Didier Ottinger, qui aime bien les jus de crâne, a donc choisi de présenter, au sixième étage du Centre, un Magritte hyper-intellectuel. Dans une scénographie de Camille Excoffion, le grand corridor sombre traversant sur le côté l'exposition présente les thèmes. Ils se voient illustrés par quelques peintures anciennes, de Michiel Coxcie à Angelica Kauffmann. Ce boyau architectural donne sur de vastes salles blanches, où se trouvent les variations de Magritte. Aucune chronologie, donc. Les oeuvres des débuts se retrouvent avec les reprises de la fin, voire même avec les rares toiles de la «période vache» du milieu des années 40 ou celles, encore moins nombreuses, où l'homme se retrouvait à faire du Renoir «custumisé». 

Dans chacune de ses sections, qui suivent la partie introductive, où des vitrines montrent des lettres de Magritte parlant de Martin Heidegger, il se tient donc un discours. Il faut illustrer de la sorte la richesse de l'oeuvre. Il y a bien des choses cachées sous la matière, pourtant lisse et maigre, presque pauvre même, des tableaux du Belge... Ottinger rapproche Magritte du mythe de la caverne selon Platon, de passages de l'Ancien Testament ou des écrits théoriques sur l'art émis dans l'Antiquité par Pline l'Ancien. Ajoutez à cela une pincée de pré-socratiques. Un zeste de Hegel, surtout. Il s'agit de prouver que chez l'artiste le mot prime sur l'image, ainsi trahie.

Beaucoup de tableaux rares 

Tout cela réclame mieux que de l'attention. De telles spéculations exigent de la concentration. Difficile, hélas, d'ingurgiter debout des notions aussi subtiles quand votre pied gauche se fait écraser, alors que vos côtes droites subissent l'attaque d'un sac à main par trop volumineux. Le succès même de cette rétrospective, même en soirée, menace constamment son propos. La tentation devient vite forte de musarder en picorant sur les cimaises. Là où il y a les moins de monde. L'essentiel, en dépit de Hegel, reste tout de même de voir, et si possible de voir bien. 

C'est qu'il y a beaucoup de toiles ici! Des pièces souvent rares, parfois même inconnues. L'équipe, qui a sans doute travaillé des années sur le projet, a su convaincre les privés de prêter. Les musées d'envoyer. Ce n'est pas ici le Magritte ordinaire, commercial, comme on en voit quelque part en Europe tous les trois ou quatre ans. La Fondation Ménil de Houston s'est dépossédée pour quelques mois. Le service des musée du Norfolk a fourni «La condition humaine» de 1935, où il y a effectivement une caverne et du feu, comme chez Platon. Un particulier a confié «Les vacances de Hegel» de 1958, avec un verre d'eau posé sur la pointe d'un parapluie ouvert. Et je n'aurais pas pensé que le peintre américain Jasper Johns collectionnait Magritte.

Interprétation et sur-interprétation 

L'idéal serait finalement de ménager la chèvre et le chou. De lire pour comprendre. Il est ainsi très bien, le passage où l'on voit Moïse casser les Tables de la Loi, écrite sur la pierre par Dieu, dans sa colère de voir les Hébreux adorer les images. Mais il convient aussi de regarder sans trop chercher ce que ces dernières cèlent ou recèlent. La fameuse part d'inconscient, à laquelle se réfèrent sans cesse les surréalistes, dont Magritte a après tout fait partie, a besoin de son mystère. Et celui-ci résiste mal à trop de dévoilements. A ce propos, les deux figures masquées par un drap, exécutées en 1928 et intitulées «Les amants», font-elles bien référence au suicide la mère de l'artiste, que l'enfant aurait vue ensuite couchée sous un linceul? L'interprétation me semble toujours menacée de sur-interprétation.

Pratique

«Magritte, La trahison des images», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 23 janvier 2017. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, le lundi et le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Sabine Glaubitz/AFP): Visiteur dans l'exposition. Mise en scène ou coïncidence?

Prochaine chronique le jeudi 27 octobre. De plus en plus de musées font appel au public pour pouvoir réaliser un achat important. Qu'en penser?

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