Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les portraits de la cour des Médicis à Jacquemart-André

Il y a bien sûr le portrait vénitien, direct, enveloppé et chaleureux. Mais quand ont parle de portraits italiens du XVIe siècle, le première image venant à l'esprit reste celle d'une effigie florentine, élégante et froide. Elle est généralement due à Agnolo Bronzino (1503-1572). Un peintre par ailleurs admirable, comme l'a prouvé la récente rétrospective (2011) organisée au Palazzo Strozzi. 

C'est donc un Bronzino qui fait l'affiche de l'actuel «Florence, Portraits à la cour des Médicis» du musée Jacquemart-André de Paris. Et pas n'importe lequel! Il s'agit d'un des tableaux représentant Eléonore de Tolède, l'épouse de Cosme Ier. Fille du vice-roi d'Espagne à Naples, la jeune femme aidait ainsi à la mise sous influence espagnole du jeune grand-duché de Toscane, où la légitimité des Médicis restait indécise après deux républiques et quelques guerres civiles. Il s'agissait d'une simple aristocrate (mais très riche). Jeanne d'Autriche, qu'épousera le duc François Ier en 1565, sera fille d'empereur. Vous avez noté la différence.

Image de parade

Il existe deux panneaux représentant Eléonore de Tolède. Sur l'un, elle se tient avec l’héritier du trône (elle aura en tout neuf enfants). Il s'agit d'un chef-d’œuvre qu les Offices ne prêtent jamais. Le Jacquemart-André, où l'exposition est montée par Carlo Falciani, a donc dû aller chercher l'autre à Prague, où la galerie Narodni court après l'argent. La dame y est dans la même attitude, mais habillée de rose avec une robe raide comme une armure. Il s'agit bien là d'un portrait de parade, destiné à en imposer au public. Le dessin est précis. Les couleurs comme émaillée. C'est magnifique, mais il y a là mise à distance du spectateur que l'on ne sentirait jamais chez le Titien, qui a pourtant peint des papes, des empereurs et des princes. 

Le déroulé de la manifestation, qui s'inscrit pour une fois harmonieusement dans ce qui doit être un ancien appartement de fonction (j'ai aussi pensé à des chambres de bonnes), se veut à la fois chronologique et thématique. Le parcours part de 1500 avec un portrait posthume de Savanarole, l'ayatollah qui avait voulu faire de Florence une théocratie en 1494. Il s'agit encore d'un profil. Viennent ensuite les têtes de l'âge républicain. Elles se concentrent sur l'être et non pas le paraître, comme plus tard. La Fondation Cini de Venise a envoyé son célèbre double portrait d'hommes de Pontormo. Il y a «La Monaca» de Ridolfo del Ghirlandajo. Autant dire que le ton reste grave. Le sourire de Monna Lisa constitue à l'époque une transgression sociale.

Une vie de cour  

Vient ensuite la reconquête de la cité par les Médicis. Elle s'opère en deux temps, 1512 et 1527. Il faut dire que la famille, exilée, n'aura pas moins de quatre papes issu d'un de ses branches dans sa manche. Un appui politique certain. Ajoutez à cela l'aide espagnole. La dynastie peut survivre à l'assassinat d'Alexandre par un lointain cousin (le Lorenzaccio de Musset). Cosme s'impose en 1537, à 18 ans. Il se montrera un peu moins brutal, sauf quand il s'agira d'annexer Sienne. Il s'agit maintenant de créer une vie de cour, comme ont su le faire les Este à Ferrare ou les Gonzague à Mantoue. Une cour à la fois fastueuse (il en a les moyens), intellectuelle et raffinée. Il y parviendra. 

Avec Bronzino, dont un magnifique Cosme à 40 ans vient de se voir redécouvert à Newak (il brille à Jacquemart-André), le duc, puis grand-duc, a trouvé son homme. Si Vasari est son architecte et décorateur, cet artiste imaginatif va mettre au point la formule de ce qui deviendra, pour des siècles, le manifeste de cour. Le visage est fidèle, bien qu'un brin idéalisé. Le modèle doit être reconnu. Chaque accessoire joue son rôle. La pose, le vêtement, le choix d'un livre ou d'une statuette antique, le drapé du fond, des éléments d'armure, tout doit parler au public. Aucun naturel. C'est la pose officielle pour l'éternité.

Le costume avant le visage 

Le musée est parvenu à obtenir quelques pièces phares. Il n'y a pas que Bronzino, dont Rome a par exemple envoyé le spectaculaire Stefano Colonna, à la barbe de hipster. Une place est laissée à son disciple Alessandro Allori, à Michele Tosini ou à Maso da San Friano. Les talents se font parfois mineurs. A trop vouloir illustrer les fastes des Médicis, les moins bons artistes finissent par faire le portrait d'une robe. C'est le cas pour celui de Marie de Médicis, qu'épousera Henri IV en 1600. On sait que la dame importera la culture toscane à la cour, pour le moins rustique, de son mari. Il ne faut pas croire les vieux historiens français parlant de la mésalliance d'un Bourbon avec une banquière florentine. Elle était petite-fille d'empereur, fille de grand-duc régnant, alors qu'Henri descendait de Saint-Louis d'une manière plus qu'acrobatique. 

Carlo Falciani n'a cependant pas voulu se concentrer sur les hautes sphères. Il y a là quelques musiciens, dont le luthiste Jacques du Pont peint par Salviati, qui appartient à Jacquemart-André. Une merveille que le musée vient de le faire restaurer à Florence. La poétesse Laura Batifferri illustre l'importance de la langue, comme outil littéraire et politique. Les Médicis réussiront à faire du toscan médiéval ce que nous appelons aujourd'hui l'italien. Il se trouve aussi aux murs des inconnus. On pense surtout à la dame aux superbes manches rouges, qui vient de changer d'auteur. Elle a passé de Pontormo à Bronzino...

Pratique

«Florence, portrait à la cour des Médicis», musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 25 janvier. Tél. 0031 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le lundi jusqu'à 20h30. Photo (Musée Jacquemart-André): Eléonore de Tolède en rose. Fragment. Une beauté distante.

Prochaine chronique le lundi 5 octobre. La Villa Flora de Winterthour fait un tabac à Paris, au Musée Marmottan.

 

 

 

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