Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les photos en couleurs de Lartigue enfin révélées

On en a fait «le photographe du bonheur». Notez qu'il s'agit là d'une spécialisation rare. Les confrères de Jacques-Henri Lartigue donnent plutôt dans le sinistre. La catastrophe reste encore ce qui se vend le mieux. Si vous voulez vérifier la chose, il vous suffit d'aller chaque année, fin août, à «Visa pour l'image», du côté de Perpignan. Les reportages y donnent (presque) tous dans le tragique (1). On a presque honte de manger une glace nappée de chantilly sur une terrasse, entre deux expositions. 

Avec Lartigue, nous nous situons au contraire dans une sorte de plénitude. L'homme donne l'impression d'avoir chaque jour remercié la nature d'être aussi belle et les gens de se montrer aussi joyeux. L'actuelle présentation de «La vie en couleurs» le prouve à la Maison européenne de la photographie de Paris (MEP). Il n'y a là que des hivers enneigés, des printemps fleuris, des étés ensoleillés et des automnes aux teintes mordorées. Le miracle, c'est qu'il ne s'en dégage pas un artifice de carte postale. Ce qui frappe toujours, chez Lartigue, c'est la sincérité.

Un faux riche et un faux pauvre

La vie semble avoir été facile à l'homme, mort à 92 ans en 1986. Je dis bien «semble». Le petit Jacques (il accolera plus tard son second prénom) voit le jour dans une famille plus qu'aisée. Son indifférence aux études n'y a aucune importance. Jacques pourra peindre (très mal, hélas). Il aura surtout le loisir de prendre, en une existence 117.547 d'images en commençant à 8 ans, avec des éclairs de génie. Nul ne résistera, à commencer par les belles mondaines chapeautées des années 1900, à l'audace de cet enfant mitraillant tout d'un air candide. 

Las... La famille Lartigue va cruellement s’appauvrir dès les années 20. Bientôt marié et père de famille, Jacques se livrera à quelques besognes alimentaires, tout en entreprenant une gentille carrière de pique-assiette amusant chez des amis ayant conservé de la fortune. On assistera ainsi à ce paradoxe. Tandis qu'Henri Cartier-Bresson, proche dans les années 1930 du Parti communiste, jouera les faux pauvres, alors qu'il sort en fait d'un milieu richissime, Lartigue deviendra un faux rentier, comptant en fait chaque sou. Il lui faut faire beaucoup avec peu. «Ma seule richesse, c'est ma liberté», aimait-il à dire. Certaines gens font ainsi très bien illusion.

Un pan inédit de sa création

Lartigue photographiera ainsi souvent en couleurs ("la couleur, c'est la vie"), d'abord avec des plaques autochromes, puis avec les nouvelles pellicules Kodak ou Agfa. Mais il ne tirera pas ses images, sauf pour en faire un timbre-poste collé dans l'un de ses nombreux journaux intimes entrepris dès 1911. Trop cher. Du coup, lorsqu'il se verra découvert comme artiste en 1963 par John Szarkowski, qui le montrera en vedette au Museum of Modern Art de New York, ses travaux multicolores passeront à l'as. Il faut dire qu'à cette époque une polémique aujourd'hui bien dépassée faisait rage chez les photographes. La couleur se voyait perçue comme purement commerciale. Il s’agissait du langage de la mode et de la publicité. Ce n'est que tardivement qu'on a vu les (rares) Cartier-Bresson en couleurs (2)... 

On sait que l'héritage de Lartigue, puis de sa dernière femme Florette, épousée en 1942, ont fini dans une fondation chargée de défendre l’œuvre. Il était urgent d'en faire apparaître ce qui en compose tout de même le 40 pour-cent. Martine d'Astier et Martine Ravache s'en sont chargées pour la MEP. La chose supposait un énorme travail préalable. Si la centaine de plaques autochromes Lumière faites dans les années 20 n'a pas bougé (3), il n'en est pas allé de même pour les négatifs postérieurs. Tout a pâli, et surtout viré. Il a donc fallu aux techniciens refaire les balances entre les tonalités, le rouge devenant fâcheusement prédominant.

Une incroyable insouciance 

Ce travail a été fort bien conduit. Les images présentées à Paris sont comme neuves. On y voit les plaisirs des saisons, les amis et surtout Florette, de vingt-sept ans la cadette de Lartigue. Ce dernier nous conte véritablement Florette, si belle en bonnet de ski comme en maillot de bains. Tout a l'air insouciant, même les inondations prises du côté de Nantes en 1966. Le visiteur pense ici plutôt aux intempéries impressionnistes peintes par Sisley qu'aux dégâts qu'elles ont inévitablement fait. Notons tout de même que si les photos nous arrivent comme en direct, elles débarquent aussi de loin. Très loin. On se demande où a passé cette France si sûre du lendemain... 

(1) Je précise tout de même que le photo-reportage est de nos jours économiquement à l'agonie, surtout s'il s'agit d'un travail de longue haleine.
(2) William E. Ewing les a notament montrés il y a quelques années dans le Somerset House londonien.
(2) Lartigue appréciait peu l'autochrome, qui exigeait un temps de pose, et donc d'immobilité. Il trouvait le résultat dénué de vie. 

Pratique

«Lartigue, La vie en couleurs», Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy à Paris. Jusqu'au 23 août seulement (je sais, j'arrive un peu tard, mais l'exposition était courte). Tél. 00331 44 78 75 00, site www.mep-fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 20h. Le livre a paru au Seuil. La MEP présente parallèlement Alice Springs, la veuve d'Helmut Newton. A côté de Lartigue, sa production semble un peu faisandée. Photo (J-H Lartigue): Florette noyée dans les rouges. Années 1950.

Prochaine chronique le vendredi 14 août. Une villa vénitienne connue disparaît victime d'une tornade. Comment est-ce possible?

 

 

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