Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les Gobelins racontent leur histoire de la tapisserie au XXe siècle

Crédits: DR

Il a bien de la chance, Jehan Gobelin! Parti sans doute de Reims, l'homme était venu chercher fortune à Paris. Il l'a trouvée au milieu du XVe siècle en teignant des laines, faubourg Saint-Marcel. Elles bénéficiaient des eaux azotées de la Bièvre. Ses treize enfants continuèrent dans cette voie, avant de monter dans la société. Colbert racheta les terres en 1661. Il y installa un an plus tard une manufacture de tapisserie. Le nec plus ultra des arts décoratifs à cette époque. Les gens continuèrent à parler de Gobelins. Ils le font toujours, du reste. Jehan a donné son nom au quartier (d'où la Bièvre a depuis longtemps disparu sous terre) et à une station de métro. Sa bouche donne juste devant la galerie de la fin du XIXe siècle, qui cache au public les ateliers. Ceux-ci occupent des locaux n'ayant pas dû beaucoup changer en trois cents ans. Lissiers et lissières (ces dernières étant aujourd'hui la majorité) y travaillent à l'ancienne dans une maison qui a absorbé les tapisseries de Beauvais et les tapis de la Savonnerie. 

Comme Sèvres, mais depuis bien plus longtemps, les Gobelins se retrouvent à la peine. La manufacture semble en panne d'inspiration depuis les années 1800. D'où des questions, récemment posées par la ministre de la Culture Françoise Nyssen, qui aime à ruer dans les brancards quand ce n'est pas elle qui s'y retrouve après avoir été mise KO par la presse. Convient-il de maintenir les choses en l'état? Faut-il même continuer? Ces grandes machines coûtent très cher, même si ce ne sont pas les salaires qui doivent peser bien lourd. Elles ne peuvent pas faire que de la conservation et de la restauration. Mais quelles tapisseries tisser à la main en deux ou trois ans, alors que le design actuel se veut aussi instantané que le Nescafé?

Un extraordinaire savoir-faire 

Est-ce afin de répondre aux éventuelles critiques? La Galerie des Gobelins expose depuis quelques mois les principales tentures sorties de ses métiers au XXe siècle. La présentation se fait sur deux niveaux. Le rez-de-chaussée va grosso modo jusqu'en 1939. C'est le temps de la grande tradition. Un peu sclérosée. Il suffit pour s'en persuader de regarder l'énorme «Les Pyrénées», d'après Edmond Yarz, qui ressemble à du papier peint. Un extraordinaire savoir-faire se met au service d'entreprises vieillottes et souvent avortées. Il est symptomatique de lire sur les cartels qu'il s'agit souvent d'une pièce prévue pour une série interrompue. Vient ensuite dans l'escalier une période correspondant à la guerre. Les Gobelins ne connaîtront alors pas l'extraordinaire renouveau d'Aubusson, dans la Creuse. C'est là que travaillera Jean Lurçat, dont les visiteurs actuels ne voient qu'un carton de 1940 pour les Gobelins. Jamais tissé. 

L'après-guerre marque la rupture des Gobelins d'avec les peintres cartonniers. Les lissiers vont désormais s'inspirer de tableaux modernes. Picasso et Matisse. Dufy et le Corbusier. La formule peut paraître plus moderne, mais il n'en s'agit pas moins toujours d'un produit dérivé (de luxe) de la peinture. Gobelins vire ensuite à l'abstraction. C'est avec elle qu'ils se présentent aux Biennales de la tapisserie de Lausanne, dont l'écho devient alors mondial. Hartung ou Singier donnent une impression de sang neuf. Il y a aussi des expériences. Un mur supporte ainsi un tissage de tubes de plastique conçu par Nicolas Schöffer entre 1972 et 1976. L'exposition n'a plus qu'à faire le saut dans l'actualité. Des plasticiens, souvent étrangers au petit monde de la tapisserie, se voient sollicités par la grande maison. Celle-ci se met du coup à interpréter une photo ou une image vidéo. Reste à savoir si la chose possède finalement encore un sens.

Pétain et Goering 

L'exposition se révèle extrêmement bien faite. Elle propose des œuvres rares, parce que jamais accrochées nulle part. Je ne connaissais ainsi «La Martinique» de Louis Valdo-Barbey (prévue pour une série sur les colonies) que par la photo. Tout comme «La loge» d'après Pierre Bacquemond. Cette dernière situe pourtant bien les problèmes connus par les Gobelins au XXe siècle. Comment livrer au public de 1925 la transcription d'un carton accepté en 1914? Les modes à la fois vestimentaires et picturales avaient pathétiquement changé entre-temps. 

Un salon, toujours au premier étage, présente des curiosités historiques. Il y a une tenture montrant le maréchal Pétain sur un cheval blanc, comme Henri IV. C'est un document sur l'Occupation. La même salle abrite une tapisserie scintillante de fil dorés exécutée pour von Ribbentrop. Un personnage mythologique y tient une croix gammée. Il y a aussi là un immense «Globe terrestre» sur un projet de Werner Peiner commandé par Goering. A jamais inachevé. Il avait été tissé hors des ateliers, les ouvriers de ceux-ci ayant refusé de s'exécuter. Terminée, cette pièce aurait mesuré septante-sept mètres carrés. Le quintuple d'une tapisserie déjà grande. La chose se révèle impressionnante. C'est le prototype du goût dictatorial.

Fausse polémique 

Evidemment, d'aucuns ont voulu faire une polémique de sa présence. La presse en particulier. Avait-on le droit? Les journaux sont très forts pour faire monter les choses en mayonnaise. Il suffit de ne pas dire qu'il y a là un film explicatif, et donc justificatif. Sur place, le débat n'existe en fait pas. Je me suis donné la peine de lire de livre d'or. Un seul visiteur y faisait référence aux tapisseries Pétain-Goering-Ribbentrop. Voilà qui en dit long sur un certain monde des médias...

Pratique

«Au fil du siècle, 1918-2018», Galerie des Gobelins, 42, avenue des Gobelins, Paris, prolongé jusqu'au 4 novembre. Tél. 00331 44 08 53 49, site www.gobelins.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (DR): Pétain sur son cheval blanc.

Prochaine chronique le mardi 2 octobre. Le graphisme selon le Genevois Gilles Gavillet. 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."