Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les frères Kugel révèlent l'art de l'écaille à la cour de Naples

Crédits: Hermitage, Saint-Pétersbourg/Kugel, Paris 2018

D'abord le lieu est magnifique. Et nul besoin d'attendre les Journées du patrimoine pour le visiter! Depuis 2004, quittant ses locaux du 279 rue Saint-Honoré, la Galerie Kugel occupe l'ancien Hôtel Collet, construit en 1840. Louis Visconti, le futur architecte du Louvre de Napoléon III, a donné là un énorme hôtel particulier renonçant à la formule du bâtiment construit au fond de la cour pour se concentrer sur une façade visible de la rue. Une façade qui en jette un maximum. Septuagénaire au moment de la construction, le financier Jean-Pierre Collet dirigeait la Banque de France. Il fallait apparemment que cela se voie.

L'édifice a bien sûr connu les vicissitudes d'usage, mais la déchéance lui a toujours été épargnée. Il subsistait donc nombre d'éléments décoratifs (dont de magnifiques parquet marquetés) lorsque les Kugel s'en sont rendus acquéreurs. François-Joseph Graf a fait le reste. Le décorateur a donné dans l'opulence. La chose s'imposait. Les Kugel présentent traditionnellement des meubles du XVIIIe siècle à tomber raide, d'incroyables objets d'art au «pedigree» prestigieux et un peu de peinture. Il a a ainsi en ce moment dans un salon sept panneaux attribués à Bellange qui ornaient peut-être, au XVIIe siècle, le palais ducal de Nancy. Tout fait toujours riche chez les deux frères, qui pratiquent des prix phénoménaux. C'est le «grand goût» français, mâtiné de «too much» russe. Il faut dire que l'illustre maison a commencé sa carrière à Minsk et Saint-Pétersbourg avant de débouler à Paris en 1924. Inutile que je vous explique le motif de cette émigration...

Une exposition par an

«Nous organisons chaque année une grande exposition chez nous», explique Nicolas Kugel en présentant «Complètement piqué» aux journalistes. La maison a quitté la Biennale des antiquaires dès 2004, la privant de l'un de ses fleurons. Il suffit de voir leur stand, rituellement installé à droite en entrant, lors des TEFAF de Maastricht. C'est le cabinet des curiosités princier, que fait en général visiter Nicolas. Des deux frères, qui se ressemblent physiquement fort peu, c'est le grand. Celui qui reste en évidence. Plus petit, plus rond, Alexis se situe plutôt du côté de la recherche. Une activité qui prend du temps. C'est d'ailleurs lui qui signe le gros (et très lourd) catalogue de «Complètement piqué». Une exposition qui succède ici à une autre sur le vermeil strasbourgeois ou une troisième sur les pendules à automates du XVIe siècle. 

De quoi s'agit-il cette fois? D'un art extravagant pratiqué à Naples dans la première moité du XVIIIe siècle, alors que le royaume passe des Habsbourg d'Autriche aux Bourbons espagnols, la soudure se faisant dans la douleur en 1734. Il y a désormais, avec les Bourbons, une vraie cour dans la «cité parthénopéenne», pour employer la périphrase d'usage. «Naples reste alors la plus grande ville d'Europe, ou du moins la plus peuplée. La misère y côtoie la richesse», explique Alexis Kugel. «Le travail de l'écaille fait partie de cette dernière. Des artisans amollissent le matériau, réduit en plaques, en le trempant dans de l'eau chaude.» Il peut alors adopter toutes les formes. Il y a aussi bien des chandeliers que des coffrets ou des aiguières dans le grand salon de l'ex-Hôtel Collet. L'écaille ne voit alors incrustée de nacre, avec des arabesques et de petits personnages. Les créateurs cloutent ensuite l'objet d'or, ajoutant ainsi de nouveaux dessins. Il faut aimer ce qui est chargé, bien sûr, mais les créateurs de l'époque (notamment les familles Sarao et Tagliaferro) ne manquaient pas de clients. «Il va de soi», précise Alexis Kugel qu'il s'agissait là de pièces décoratives même si leur forme suggère un usage.»

Provenances illustres

Liée au goût baroque, puis rococo, cette petite industrie exigeant à chaque fois des centaines d'heures de travail n'a pas survécu à la vague néo-classique. Elle est restée un instant de folie dans la production napolitaine. Les boîtes, les plateaux et les écritoires (il y a même une table complète, prêtée par l'Hermitage, et des manches de couteaux) ont survécu en passant de mains en mains. A ce propos, je remarque que nombre des cinquante pièces présentées proviennent des Rothschild et leurs parents et alliés les Goldschmidt, les Sassoon ou les Cholmondeley. «Les filiations ne sont pas faciles à établir», s'excuse Nicolas Kugel. «Il y a eu de nombreux héritages. On suppose que la plupart des objets en écaille ont appartenu au départ à la duchesse d'Aumale, mariée à un fils de Louis-Philippe. C'était une Bourbon-Sicile.» Aumale, le créateur de l'actuel Chantilly, a vendu des choses lors de son exil anglais. Un Goldschmidt aurait (conditionnel) racheté cet ensemble, ensuite dispersé. «Il se trouve ainsi des objets en écaille au Louvre depuis 1920, grâce au legs d'Adèle de Rothschild.» Notons au passage qu'aucun de ces précieux bibelots se trouve plus aujourd'hui à Naples. «Le plus bel ensemble appartient à Elizabeth II. Il est le fruit de la folie collectionneuse de sa grand'mère, la reine Mary.»

Il y a donc beaucoup de souverains et de banquiers derrière ce «fol art de l'écaille à la cour de Naples», pour reprendre le sous-titre de l'exposition. Mais combien de temps a-t-il fallu, au fait, afin de réunir autant de pièces rares? «Je dirais une dizaine (1)», répond Alexis Kugel. «C'est en général le délai dont nous avons besoin pour mener un projet à bien.» Les Kugel en gèrent donc toujours plusieurs de front. Les uns pour le public. Les autres à l'intention de très riches amateurs. «Il arrive que nous cédions en bloc un ensemble constitué sans le montrer, comme celui-ci, dans notre galerie.» J'ai envie de dire dommage... Mais l'avenir est au moins assuré. «Avec Laura, nous tenons notre sixième génération de Kugel marchands d'art.»

Pratique

«Complètement piqué», galerie Kugel, 25, quai Anatole-France, Paris, jusqu'au 8 décembre. Tél. 00331 42 60 86 23, site (extrêmement bien fait) www.galeriekugel.com Ouvert du lundi au samedi de 10h30 à 19h. Entrée gratuite.

(1) Le temps de s'assurer des permis de sortie pour les oeuvres. L'écaille ne passe en principe plus les frontières.

Photo (Hermitage/Galerie Kugel, Paris 2018): Le plateau de la table venue de Saint-Pétersbourg. Ecaille, nacre et or.

Prochaine chronique le jeudi 4 octobre. Une photo par jour. Histoire d'une aventure romande.

 

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