Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Les forêts équatoriales" du Quai Branly? C'est raté!

Crédits: Musée du Quai Branly, Paris 2017

Tout commence avec un dogme inscrit sur le mur. «Les très grands sculpteurs sont Africains.» Ah bon? Faut-il faire du racisme sous prétexte de le dénoncer? Heureusement qu'il y a tout de même une suite, en plus petits caractères. «Pas seulement ceux de la Grèce antique, de la Renaissance ou autres». Là, les choses deviennent plus claires. Mais faut-il encore ce genre de proclamation un siècle après la découverte des qualités esthétiques de l’œuvre d'Africains la plupart du temps anonymes? Je rappelle à ce propos qu'une exposition précédente du Quai Branly, venue du Rietberg de Zurich, avait tout de même permis d'articuler quelques noms. 

Avec une telle entrée en matière, le visiteur s’attend à une avalanche de chefs-d’œuvre divers, issus de toutes les parties du continent. Eh bien non! «Les forêts natales» se concentrent sur la seule Afrique équatoriale atlantique, autrement dit la Guinée, le Cameroun, le Gabon et le Congo. Ou du moins une partie de ces pays verdoyants. Si je vous en donne la liste, c'est parce que la carte donnée en ouverture ne restitue pas les frontières actuelles. Autant dire que le profane (dont je fais partie) risque assez vite de s'y perdre. Notez que c'est apparemment secondaire. Autre axiome du Quai Branly, «il s'agit du plus grand ensemble de productions artistiques d'Afrique équatoriale jamais exposé.» Une affirmation qui ne souffre pas la discussion.

Prêts internationaux 

Le monde occidental entier (rien ne vient d'Afrique) a donc dû prêter. Aux collections du musée invitant, qui se révèlent tout de même copieuses, se sont jointes des pièces sortant d'institutions privées comme le Musée Barbier-Mueller de Genève ou le Musée Dapper de Paris, définitivement fermé depuis l'été dernier. Le Rietberg de Zurich, le Museum der fünf Kontinente de Munich ont joué le jeu. Un collectionneur du calibre d'Alain Schoffel aussi. J'ai noté au passage que le commissaire Yves Le Fur était allé jusqu'à solliciter des marchands, ce qui ne se fait guère en France. Certains cartels portent ainsi le nom d'Alain de Monbrison. Voilà qui est bien. Ne pas emprunter aux galeristes relève de la pseudo éthique muséale. La qualité des objets proposées importe davantage que leur provenance. 

Des pièces, il y en a au final beaucoup. Trop, sans doute. Le catalogue comprend 317 numéros, ce qui se révèle inconsommable. Il eut fallu pour contrebalancer cette surabondance une scénographie tenant la route, ou du moins les pistes traversant les forêt natales. Ce n'est hélas pas le cas. Le décor de Jean de Gastines frappe par sa monotonie. Mal éclairées, ce qui est grave pour de la sculpture, les statues se nichent dans des vitrines presque identiques. Je veux bien qu'il s'agisse ici d'opérer des rapprochements. L'exposition se veut du genre typologique. Mais tout de même! A-t-on le droit d'aligner derrière une immense vitre murale 101 reliquaires Kota (j'ai compté)? Comment peut-on s'imaginer qu'un non-spécialiste, et le Quai Branly possède tout de même une mission didactique, peut regarder l'une après l'autre101 réalisations par définition très proches?

Travail scientifique

Bien sûr, vous me direz que tout un travail scientifique a été exécuté en amont de la chose. La radiographie, le scanner, la physico-chimie ont servi à analyser la nature des patines, le genre d'ossements présents ou l'alliage des métaux des dits reliquaires. Mais le public, par ailleurs clairsemé, doit-il faire les frais de ces cogitations en blouses blanches? Celles-ci devraient au mieux se révéler réservées au catalogue. S'il s'agit de prouver l'excellence des artistes africains, c'est en effet raté. Complètement raté. Les objets restent ici de purs produits de recherche. Or il y a effectivement là des chefs-d’œuvre avec, de temps en temps, quelques pièces me semblant plus mineures. Tout n'est pas génial dans la sculpture africaine.

Il faudrait sans doute une seconde visite à travers l'immense plateau du rez-de-chaussée pour arriver à un souhaitable phénomène de décantation. Le visiteur irait alors droit aux pièces qui lui ont semblé les meilleures. Vers celles qui l'ont ému. Face à celles qui lui parlent. Il y a un monde entre les masques blancs Punu et ceux, géants, des Galwa. Les statuettes Fang ne ressemblent nullement à celles, plus brutes de coffrage, des Mbede. A chacun son univers. A chacune son public. Les catégories, sous-catégories et sous-sous-catégories ici proposées restent réservées aux spécialistes. Il est vrai que l'Afrique reste aussi le continent des cultes et des sectes avec initiés...

Pratique

«Les forêts natales», Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 21 janvier 2018. Tél.00331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h, les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 21h.

Photo (Musée du Quai Branly): Le haut d'un des 101 reliquaires Kota exposés.

Peochaine chronique le mercredi 6 décembre. Petit tour au Centre d'art contemporain genevois.

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