Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les décors de Saint-Germain-des-Prés retrouvent bonne mine

Crédits: Didier Rykner/La Tribune de l'art

Les églises de Paris vont mal. La Ville, qui a la charge de celles construites avant la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, est certes supposée les entretenir. Mais l’autocratique Anne Hidalgo développe d'autres priorités en matière culturelle. Je citerai celle d'imposer l'hideux bouquet de tulipes (dix mètres de haut!) de Jeff Koons (1) devant le double bâtiment de 1937 abritant aujourd'hui le Musée d'art moderne de la Ville et le Palais de Tokyo. Le patrimoine tombe du coup presque en ruines. Je passais l'autre jour devant Notre-Dame de Lorette, qui se révèle pourtant un petit édifice. Si une chapelle de ce conservatoire de la peinture religieuse du XIXe siècle a bien été restaurée avec des fonds privés, la façade apparaît en très mauvais état. 

Serait-ce un miracle, chose appropriée dans ce genre de lieux? Les décors de Saint-Germain-de-Prés, située dans un emplacement il est vrai hautement touristique, font depuis un certain temps l'objet de travaux attentifs. Non. Là aussi, il faut hélas voir l’œuvre de particuliers. Une recherche de fonds a été lancée. Christie's Paris y a contribué en organisant une vente rapportant plus de 1,4 million d'euros. Il y avait de quoi lancer une campagne. Celle-ci a commencé par le chœur. Elle s'est poursuivie par le transept. Celui-ci est présenté depuis décembre à l'état de neuf, ou presque. C'est doré. C'est rutilant. C'est spectaculaire. Et cela même si la qualité de la peinture, en grande partie peinte sur toile puis marouflée sur les murs (autrement dit collée), n'apparaît pas toujours évidente. Il s'agit là d'un solide art académique Second Empire.

A la découverte de Sébastien Cornu 

Au départ, Hippolyte Flandrin, l’élève préféré d'Ingres, devait se charger de la chose. Ce peintre avant tout sacré avait réussi le beau décor de Saint-Paul, près de l'alors toute nouvelle Gare du Nord, due d'ailleurs au même architecte Hitthorf. L'ensemble (complété par des sculptures de Rude, l'auteur de «La Marseillaise» sur l'Arc-de-Triomphe) se révèle aujourd'hui en piteux état. Mais sauvable. Las! Le Lyonnais mourut prématurément en 1864. Il se vit remplacé par Sébastien Cornu (1804-1870), un monsieur qui a laissé peu de traces dans l'histoire de l'art. C'est donc Cornu qui a réalisé les grandes compositions de Saint-Germain, aux tons doucereux. Son décès laissait l'ensemble inachevé. Il aurait dû se voir complété par Alexandre Hesse (1806-1879), m'a appris un grand article paru le 22 décembre 2017 sur le journal en ligne «La Tribune de l'art». Mais Alexandre ne livra jamais sa contribution. D'où de grands vides dans le transept droit. Définitifs. On imagine difficilement quelqu'un s'y mettant au travail aujourd'hui... 

Toute cette peinture a donc repris bonne mine. L'ensemble se révèle par ailleurs décemment éclairé. Je n'en dirais pas autant des tableaux qu'abrite par ailleurs la vénérable église, dont l'origine remonte aux Mérovingiens. Là, c'est le «black out». Il y a pourtant parmi eux des pièces insignes dont un merveilleux Laurent de La Hyre, «L'Entrée du Christ à Jésusalem», réalisé au milieu du XVIIe siècle... Amenez pour le voir vos lampes de poche.

Travaux à Saint-Augustin 

Si les privés ont dû prendre en charge Saint-Germain des-Prés, la Ville a cependant été amenée à agir pour Saint-Augustin, l'une des grosses églises nouvelles construites dans le Paris de Napoléon III. Parler de réussite architecturale serait ici difficile. On dirait une sorte de gigantesque encrier. Il y a quatre ou cinq ans, une sculpture de la façade était tombée sur les escaliers, se brisant en morceaux. Autant dire que l'endroit devenait dangereux. Il fallait faire quelque chose, en utilisant la maigre enveloppe accordée par la Mairie. Anne Hidalgo a en effet coupé en deux les crédits patrimoniaux par rapport à Bertrand Delanoë. On se demande en plus où passe le plus clair de cet argent. «La Tribune de l'art», sous la plume de Didier Rykner, promet d'enquêter. Il y a péril en la demeure. 

Aujourd'hui, la façade est sortie de sa bâche, remarquablement restaurée grâce du Département des édifices cultures et historiques de la capitale. Il a fallu consolider, nettoyer et refaire. Plusieurs sculptures ont été taillées d'après des photos anciennes. Le narthex a été revu. Demeure en l'état le reste du bâtiment. L'intérieur reste si noir que le visiteur semble se promener dans une mine de charbon. Là aussi, des privés tentent de récolter de l'argent. Mais c'est Saint-Augustin. Autrement dit le résultat pas toujours heureux d'une époque décriée sur le plan de l'art religieux. Notons cependant que le Musée d'Orsay a su montrer par la bande l'intérêt de certaines réalisations sacrées de l'époque lors de sa récente exposition sur le Second-Empire.

Tout pour Delacroix 

Un dernier mot. Si la Ville laisse périr des décors souvent très fragiles (toile marouflée, peinture à la caséine...), elle a fait restaurer il n'y a pas si longtemps les fresques d'Eugène Delacroix à Saint-Sulpice, datant également du Second-Empire. Delacroix est un peintre ultra-célèbre, qui va bientôt faire l'objet d'une grande exposition au Louvre. Manque de chance! C'était la seule chapelle en bon état d'une église dont les autres décors crient misère, quand ils ne sont pas au bord de l'effacement. Voilà ce qu'on pourrait appeler une étrange politique culturelle... 

(1) Anne Hidalgo parle d'un «immense artiste» à propos de Jeff Koons. On sait que la polémique fait en ce moment rage chez les intellectuels et historiens de l'art, qui multiplient les prises de position. Il suffit de lire la presse dans les pages «Art». 

Photo (Dydier Rykner/La Tribune de l'art). L'une des compositions de Sébastien Cornu à Saint-Germain-des-Prés, "La Transfiguration". Après restauration, bien sûr!

Prochaine chronique le dimanche 11 février. Frédéric Elsig publie un livre sur Grégoire Guérard. Un pas de plus pour l'opération «Peindre en France au XVIe siècle»

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