Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les Arts décoratifs déboutonnent la mode

C'est ce qu'on appelle un accessoire. Autant dire qu'il est devenu indispensable. Le bouton règne depuis quelques semaines au Musée des arts décoratifs de Paris, qui en expose des centaines. L'institution aurait pu en montrer des milliers. Il s'agit de mettre en valeur la collection de Loïc Allio, acquise par l'institution en 2012. La plus belle du genre. Elle avait d'ailleurs été déclarée trésor national. Rien là que de très normal. La France est, ou du moins a été, le paradis de la couture et de la mode. 

Le bouton n'a pas toujours existé, comme l'aiguille avec son chas, qui remonte à la préhistoire. L'objet demeure inconnu jusqu'au XIIIe siècle. On aurait bien aimé le lire aux murs, même s'ils sont laissés dans la pénombre, et non dans le seul catalogue. Comment faisait-on avant, alors? Eh bien on piquait une fibule, ce qui n'est pas très bon pour le tissu, ou on laçait en allant de trou en trou. Alors que le Moyen Age allait sur son déclin, le bouton a permis de mieux rapprocher le textile du buste, ce qui donnait dorénavant de l'importance à la coupe. On en a du coup usé et abusé. Le Musée des tissus de Lyon possède un justaucorps du XIVe siècle (non présenté dans l'exposition) qui devait prendre un certain temps à boutonner.

Bois, corne, plastiques ou argent 

Mais revenons à «Déboutonner la mode», conçu par Véronique Belloir. La manifestation va du XVIIIe siècle à nos jours, mêlant l'historique et le thématique. L'itinéraire commence par les matières utilisables, et donc utilisées. Tout se prête à la chose, de l'os aux plastiques en passant par le raphia, la miniature sur ivoire, le bois et l'argent (voire l'or et les diamants). On comprend que la boutonnerie ait créé jusqu'à 30.000 emplois en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. Chaque spécimen était sinon fait, du moins parfit à la main. Il s'en consommait un nombre hallucinant. La plupart d'entre eux restaient décoratifs. Sur les dix-huit exemplaires que comporte normalement l'habit d'homme à la française du XVIIIe siècle, seuls deux ou trois correspondent à une boutonnière ouverte. Les autres sont là pour faire joli. 

Le parcours continue à serpenter de décennie en décennie. Des plaques blanches, posées de manière oblique contre le mur par le décorateur, sont chargées se modèles rares, curieux, séduisants, présentés par affinités. Tout cela aurait pu sembler monotone. Il fallait supprimer cet écueil, que n'évitent pas (du moins à mon avis) les présentations numismatiques. Le Musée de la mode étatique qu'abrite les Arts décoratifs (celui de la Ville de Paris se trouve au Palais Galliera) possède heureusemennt une fabuleuse collection de vêtements, tant masculins que féminins. La chose permet d'illustrer les utilisations pratiques, tout en créant des plages de repos. Des vitrines se voient consacrées au bon usage que faisaient de la chose Messieurs Paul Poiret, Christian Dior, Cristobal Balenciaga ou Yves Saint Laurent.

Les folies d'Elsa Schiaparelli 

Cette petite liste peut sembler sexiste. Je vous rassure tout de suite. La reine du bouton, celle qui a fait travailler les grands artistes est l'Italienne de Paris Elsa Schiaparelli, à la fin des années 1930. La couturière en a aussi bien commandé à Alberto Giacometti qu'à Jean Schlumberger, le grand bijoutier. Certains modèles étaient réservés à une cliente précise. Le Musée des arts décoratifs propose ainsi celui conçu pour Marlène Dietrich en 1937. L'actrice voulait un ensemble pantalon de soirée, ce qui était pour le moins osé à l'époque. Saint Laurent ne se risquera à rééditer l'exploit que dans les années 60. 

Après avoir donné un coup de chapeau aux grands noms du bouton, qui vont de Victor Greindenberg à Louis Rousselet en passant par René Lemarchand, l'exposition se rapproche de nos jours. André Courrèges (1), qui en fit un usage architectural. Karl Lagerfeld. Il y a désormais la fâcheuse concurrence de la fermeture à glissière, rendue célèbre par la maison Eclair. Le parcours se conclut donc en point d'orgue avec les «boutons d'artistes». Jean Arp, Sonia Delaunay, Maurice de Vlaminck se retrouvent aux cimaises avec des pièces d'assez grande taille. On est loin des minuscules boutons ornant jadis en rangées serrées les guêtres, les gants ou les bottines de dame. L'accélération du temps fait qu'on a de moins en moins pour s'habiller.... et se déshabiller.

Nombreux sponsors

L'exposition est somptueuse. Elle a coûté fort cher. Il a donc fallu chercher de nombreux sponsors. Je vous ai à ce propos parlé de Mouna Ayoub, qui vendait en janvier 3000 de ses vêtements, histoire d'alléger ses placards. Un partie du produit (100.000 euros) devait aller à «Déboutonner la mode». J'en profite pour dire que les vacations ont été des succès. Les acheteuses se sont arrachées pour plus e 2 millions d'euros de frusques de haut luxe. 

(1) On attend toujours le grand hommage à Courrèges, qui va sur ses 93 ans. Il a en effet révolutionné la mode au début des années 1960.

Pratique 

«Déboutonner la mode», Musée des arts décoratif, 107 rue de ivoli, Paris, jusqu'au 19 juillet. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Joli catalogue. Photo (DR): Détail d'une robe de Dior, vers 1952. Notez que certains boutons restent décoratifs.

Prochaine chronique le lundi 9 mars. Un Musée Fin de siècle à Bruxelles. Oui, mais fin du XIXe  siècle!

 

 

 

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