Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les années Hermès de Martin Margiela au MAD. Une réussite

Crédits: MAD, Paris 2018

C'est son année, même s'il a rendu les plaques depuis longtemps. Martin Margiela se retrouve tout d'abord au Palais Galliera. Sa rétrospective constitue même la première exposition de la nouvelle directrice Miren Arzalluz. Je vous ai dit en son temps tout le mal que je pense de cette présentation voulue déjantée. Il est vrai que le couturier belge, qui a abandonné la mode en décembre 2009, se prête aux excès. Il les a d'ailleurs revendiqués tout le long de ses vingt ans de carrière avec des vêtements faits de récupérations et de ravaudages. 

En 1997, alors que l'homme choquait encore les clientes traditionnelles, Margiela a reçu une proposition surprenante. Elle émanait de Jean-Louis Dumas, qui était alors (il est mort en 2010) le PDG d'Hermès. L'homme d'affaires voulait que le provocateur rajeunisse la marque. Il aurait carte blanche, dans certaines limites je suppose tout de même. Ce temple du luxe prenait selon son exécutif un coup de vieux. En dépit des prix faramineux des sacs Kelly ou Birkin, les nouvelles clientes étaient d'une ou deux générations plus jeunes. Du moins pour les nouvelles arrivées. Il fallait satisfaire ces Russes, ces Américaines ou ces Japonaises. Un certain bon ton semblait démodé. Dépassé. Officiellement, Dumas et Margiela étaient unis par «une passion commune pour l'excellence du travail artisanal». La formule ne veut bien sûr rien dire, même prononcée la bouche en cul de poule. Mais vous savez comme nos amis français ont le sens du verbiage supposé valorisant.

Cachemire et alpaga 

Margiela s'est mis au travail, comme le montre aujourd'hui le Musée des arts décoratifs (ou plutôt le MAD). Il s'y est pris avec un art consommé. Il s'agissait pour lui de se métamorphoser sans jamais se renier. Le changement le plus apparent portait sur les matières. Pas de vieux bas utilisés en ceintures, de trenchs élimés, de costumes d'homme customisés ou de chaussures recouvertes de rubans adhésifs chez Hermès. Ce n'est pas précisément le genre de la maison. Celle-ci donne plutôt dans le cachemire, la vigogne, l'alpaga ou le vison rasé. Si une petite excentricité se voit admise, c'est du crocodile teint et tanné. Hors de prix comme il se doit. Il y avait, la dernière fois que j'ai passé devant les vitrines d'Hermès au faubourg Saint-Honoré, une petite robe en crocodile bleu, sans manches, à 80 000 euros. 

Comment passer de la marque Margiela à Hermès? En jouant sur les formes. La première servait de laboratoire d'idées pour la seconde. Le Belge supprimait les coutures là on le public les attendait. Il se contentait des seules épaules féminines comme porte-manteaux. Plus de «paddings». Finis les imprimés, qui distrayaient de l'essentiel, autrement dit de la ligne. Un minimum de couleurs avec une préférence pour les tons caramel, tabac ou gris. Les vêtements devaient librement couler presque jusqu'au sol. Ils étaient pensés pour toutes les classes d'âge. Margiela jouait sur la carte de l'intemporel. Pas de différence entre la cliente de trente ans et celle affichant une soixantaine indéfiniment prolongée. Aucun effet de mode non plus. Les vêtements à succès se voyaient repris tels quels l'année d'après. L'idée était que les acheteuses ayant mis le prix les portent jusqu'à une usure (presque) complète.

Succès commercial 

A la fois iconoclaste et respectueuse, la démarche a plu. Les ventes ont en moyenne monté de vingt pour-cent. Margiela s'est fait des «fans» là où on ne les attendait pas. Autrement dit de vraie clientes venant découvrir ses dernières idées, ou plus simplement se réassortir. Inutile de dire que Jean-Louis Dumas se frottait les mains. Il avait fait mouche. Aussi a-t-il dû se montrer déçu quand son poulain lui a rendu son tablier (un tablier Hermès, bien sûr!) en 2003. Le modéliste pensait avoir loyalement fait le tour de la question. Dumas a donc essayé de reproduire le succès. Il a engagé Jean-Paul Gaultier. Les choses ont moins bien marché, même si le Tintin de la couture française est resté dans la noble maison jusqu'en 2011. Autrement dit jusqu'à la succession Dumas. 

L'actuelle exposition du Musée des arts décoratifs vient d'Anvers, où elle a été conçue pour le Musée de la mode. Margiela lui-même y a mis la main, même si le commissariat parisien est signé par Marie-Sophie Carron de La Carrière. L'idée repose sur un double parcours, réglé par le décorateur Bob Verhelst. Dès l'entrée, le visiteur comprend qu'il suit un cheminement blanc, représentant la maison Margiela, et un autre brique, la couleur fétiche d'Hermès. Les deux itinéraires restent parallèles jusqu'au bout. La chose aide à l'effet miroir. Le public sent tout suite quelle chose vient alimenter une autre.

Public clairsemé 

Contrairement à ce qui se passe à Galliera, la présentation reste sobre. Nous sommes dans le luxe, du moins pour moitié. C'est très réussi. Très brillant. Très enthousiasmant. Le public peine cependant à prendre le chemin du MAD. Alors que les Arts décoratifs avaient accueilli 708 000 personnes pour Dior il y a quelques mois, avec les attentes dans la rue que cela suppose, les salles restent cette fois presque vides. Il n'existe pas de mythe Margiela, même ce dernier n'a jamais accepté de laisser photographier son visage ou de répondre directement aux journalistes. Le mystère ne fait hélas pas la star. N'est pas Greta Garbo qui veut!

Pratique 

«Margiela, Les années Hermès», Musée des arts décoratifs ou MAD, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 2 septembre. Tél.00331 44 5 57 50, site www.madparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (MAD, Paris 2018): L'affiche donnant l'idée du double cheminement.

Prochaine chronique le samedi 26 mai. Le Musée de Carouge donne carte blanche à ses hôtes. "I Love Musée de Carouge".

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