Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Les affaires de meubles soupçonnés faux explosent. A qui le tour?

Crédits: DR

«Cette connasse nous fait chier.» Les mots font tache dans l'atmosphère élégante et feutrée de la Biennale des Antiquaires. Ils font penser à certains grossiers personnages entachant le marché du meuble ancien à Paris dans les années 1980. Je tends donc l'oreille. Un marchand très fâché, visiblement dans les arts décoratifs du XVIIIe siècle, exprime son mécontentement en termes choisis . Un article fâcheux a paru dans la presse le 10 septembre. Je subodore qu'il a dû poindre son nez dans «Le Figaro», seul quotidien français traitant sérieusement du marché de l'art. J'imagine du coup que la personne traînée dans la boue serait la très respectable Béatrice de Rochebouet. Une dame qui sait pourtant ce qu'elle dit. 

Exact! Dans un texte bien senti, Béatrice met ses lecteurs au parfum des derniers scandales éclaboussant la profession. Il y a eu celui des meubles acquis par Versailles, qui seraient des faux. Un antiquaire bien connu, Bill Pallot (1) se trouve du reste à la prison d'Osny (là même où a eu l'attaque d'un gardien par un djihadiste) pour soupçons de «blanchiment aggravé» et d'«escroquerie en bande organisée». Notons qu'il y a du coup eu deux départs de la Biennale. Celui, imposé par le syndicat des antiquaires, de la maison Aaron (2) qui hébergeait Bill. Celui, semi-volontaire, de Kraemer. Le magasin, qui existe depuis 1875, se trouve aujourd'hui en «procédure de sauvegarde» après avoir dû rembourser des clients.

La commode litigieuse 

Tout cela, on le savait bien avant la Biennale, longtemps centrée sur le mobilier ancien. Seulement voilà! Un nouveau coup de tonnerre (ou de théâtre, si vous préférez) a éclaté quelque jours avant le vernissage du 9 septembre. Il s'agit de la commode dite de Colbert, que le Louvre avait vainement tenté d'acheter en 2011 pour en faire sa «Joconde du meuble». Les fonds n'avaient pas été trouvé auprès des mécènes formant le «Cercle Cressent», présidé par Maryvonne Pinault (3). Il faut dire que le prix demandé par un vendeur, comme par hasard à la tête des Amis de Versailles, était exorbitant: 9,5 millions d'euros. Mais après tout ce meuble aux armes des Colbert, préfigurant l'invention d'une commode officiellement née à l'aurore du XVIIIe siècle, était par définition unique, même si un des joyaux de la Wallace Collection de Londres lui ressemble. Le site de «Connaissance des arts» a rapporté la chose le 6. 

Le Louvre a fait procéder depuis 2011 à des analyses du bois. Catastrophe! L'examen dendrologique a donné une datation dans les années 1960-1970 (1980 même, selon «Le Figaro»). Les bronzes auraient par ailleurs été trafiqués, tout comme le luxueux plateau orné d'un décor de cuivre doré. Bref. Il y aurait là peut-être un rien de vrai, mais surtout beaucoup d'imaginations récentes. Tandis qu'un expert connu est opportunément parti pour l'Australie, où l'air demeure plus sain, Roland de l'Espée a quitté la France fin 2015 après avoir (tout de même) abandonné les Amis de Versailles (4), aujourd'hui dans la désolation. Deux affaires, dont une connexe, c'est au moins une de trop. Mieux vaudrait s'en tenir à la restauration de jardins...

Tableaux soupçonnés ou faux 

Les malheurs n'arrivent jamais seuls. Le commerce des antiquités n'a aucune raison de se montrer plus moral que celui de l'immobilier ou le secteur bancaire. Je rappellerai donc que 2016 a vu le scandale du Cranach des princes de Liechtenstein, saisi dans une exposition à Aix-en-Provence. Il s'agirait aussi d'un faux même si, dans son dernier numéro, le «Journal des arts» parle pudiquement de «réattribution». Ce magnifique tableau possède des frères et des soeurs. Un Orazio Gentileschi a ainsi été décroché de ses cimaises par la National Gallery de Londres, où il faisait l'objet d'un prêt ayant tout de la caution. Un Frans Hals a également fait tousser. On serait là sur une «filière italienne» qui a déjà beaucoup fait parler d'elle, sans qu'on sache encore trop s'il s'agit là de fantasmes, de réalités ou d'un savant mélange des deux. 

Le moderne serait-il épargné? Oh que non! En 2016 toujours, il y a eu la conclusion partielle d'une affaire de 63 faux tableaux américains signés par les plus grands noms des années 1950 et 1960 (de Kooning, Motherwell...). Ils auraient fait partie d'une collection totalement mythique, une escroque du nom de Glafira Rosales les ayant en réalité fait fabriquer par un Chinois doué, mais désargenté. Ce dernier a naturellement disparu en Chine. Introuvable! La dame, qui a tout avoué, a attend le verdict de son procès (5). Le marché du moderne américain s'en retrouve gêné aux entournures, d'autant plus qu'il y avait déjà eu en 2014 l'histoire du faux Rothko garanti par un homme de musée suisse dont je n'ai plus de nouvelles depuis son «départ volontaire» du Kunsthaus de Zurich. J'ajouterai pour la bonne bouche «l'affaire Wolfgang Beltracchi». Le faussaire allemand, qui expose aujourd'hui comme artiste à part entière, a certainement commis bien davantage de Max Ernst et de Heinrich Campendonk que ceux qui ont été dépistés avant son procès. Lui-même a parlé de «plusieurs centaines» de toiles fallacieuses en 2013.

Au tour des années 50 et 60?

Il est permis de penser que cela fait beaucoup. Seulement voilà! Ce ne serait que le début. «Une goutte d'eau», assure Béatrice de Rochebouet. Une gigantesque affaire de faux meubles du XXe siècle couverait Rive Gauche. Elle serait sur le point d'éclater. Notez qu'il ne s'agit pas de la première alerte. Certains meubles Art Déco de grand luxe, dont la confection exige des artisans hyper-qualifiés travaillant à l'ancienne, ont eu tendance à se multiplier depuis les années 1990, alors qu'ils sont connus pour leur insigne rareté. Plusieurs marchands ont ainsi acquis mauvaise réputation, surtout s'ils s'abstiennent de tout salon et s'ils ne sont jamais donnés comme référence par les maisons de vente aux enchères. Il faut dire que leurs bureaux ou leurs sièges semblent toujours à l'état de neuf. Rutilants... 

Ce sont aujourd'hui les années 50 et 60 qui sont à la mode, avec comme clientèle principale les Américains. Là, moins de problèmes de confection. Des planches et des piétements de métal. Aucun décor. Il ne doit pas se révéler trop difficile de fabriquer du Jean Prouvé ou du Charlotte Perriand. Ce sont du reste ces deux noms que la journaliste du «Figaro» donne dans un dernier paragraphe sibyllin, confirmant ainsi les soupçons de certains amateurs retrouvant de manière constante leur production dans nombre de galeries parisiennes très liées entre elles. N'oublions pas qu'un table de Jean Prouvé, d'une merveilleuse simplicité provenant d'une cantine universitaire, a été vendue aux enchères chez Artcurial à Paris pour 1,290 million d'euros en octobre 2015...

Marché inquiet 

Voilà donc non pas les raisins mais les raisons de la colère dont j'ai entendu à la Biennale (où les experts se sont montrés cette fois particulièrement sévères) les éclats. On se demande où tout cela s'arrêtera, en espérant juste que les marchands compétents et honnêtes, car j'en connais un certain nombre, ne seront pas les bébés jetés avec l'eau du bain. Le marché de l'art ancien et moderne se portait déjà mal. Il est aujourd'hui très inquiet, même si du côté des contemporains, tout n'a pas non plus la blancheur du linge lavé avec Persil. Il y aura certainement là un jour une affaire de faux certificats. 

(1) On ne donne normalement pas en Suisse les noms de personnes non jugées. Celui-ci est cependant de notoriété publique. Idem pour Glafira Rosales.
(2) Je rappelle que c'est Hervé Aaron qui a présidé la Biennale par intérim en 2014 après l'élimination de Christian Deydier.
(3) Très vieille France, le Cercle dit «Madame François Pinault».
(4) Je tire ces informations du site de «Connaissance des Arts».
(5) La grand victime de l'affaire Rosales, à part les acheteurs, est la galerie Knoedler, qui a dû fermer ses portes après 165 d'activité. Le procès Knoedler s'est terminé à l'amiable début 2016.

Photo (DR): Jean Prouvé. Combien l'architecte et designer a-t-il exactement produit de meubles?

Ce texte est immédiatement suivi par un autre sur la sociologie du faux.

Prochaine chronique le dimanche 18 septembre. Blaise Hoffmann publie un livre sur ses prégrinations avec le graveur genevois Pierre Baumgart.

 

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