Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Salon du dessin. Une bonne cuvée, mais pas un grand cru

Crédits: Guido Reni/Galerie Emmanuel Marty de Cambiaire

C'est un rituel. Je dirais même qu'il s'agit d'une liturgie, avec ses officiants et ses fidèles. Jusqu'à ce dimanche soir, le Salon du Dessin se déroule au Palais Brongniart qui servit si longtemps de Bourse à Paris. Trente-neuf marchands choisis par cooptation s'y tassent en bon ordre. C'est bien davantage qu'il y a vingt-six ans, quand s'est déroulée dans un hôtel la première édition, nettement moins internationale. La manifestation a du reste atteint son extension maximale. Difficile de loger un stand supplémentaire, surtout si l'on sait que trois espaces sont voués en 2018 à des expositions non commerciales. Cela dit, les mauvaises langues vous assureront que le Salon eut pu faire l'économie de l'hommage au Cabinet d'un Musée des beaux-arts de Nantes ayant raté son coup comme de celui de la présentation des maquettes des diadèmes de la maison Chaumet. Elles ne dépassent pas le niveau de la mondanité pour lectrices de «Point de vue». Quant au Prix Guerlain du dessin contemporain, il semblerait davantage à sa place à ce Drawing Now dont je vous parlais hier. 

Cette grand-messe, où tout le monde fait la quête d'une œuvre ou d'un public, a vu se multiplier en un quart de siècle les marchands hors du Temple. «C'est à croire que tout se déroule aujourd'hui dans la périphérie du Salon», maugrée un participant. C'est vrai. Les foires sont maintenant trois, en comptant le petit Ddessin rue de Richelieu. Les ventes publiques se sont multipliées. Sept ou huit en 2018. Il y a les chaudes et les froides. Les premières se déroulent à l'Hôtel Drouot, qui ressemble toujours aux caricatures de Daumier. C'est bondé. C'est sale. Le désordre reste incroyable. Des commissaires-priseurs se faisant donner du «maître» par leur petit monde y vendent à toute vitesse des dessins, avec parfois une plaisanterie de voyageur de commerce (1). Et puis, il y a le genre surgelé de Christie's et de Sotheby's. Beaucoup de téléphones. Du Net. Des traductions en anglais. Et peu de monde dans une salle où nul ne s'amuse vu la lenteur des «auctions». Artcurial, qui se sent pousser des dents très longues, tente de marier ce chaud et ce froid sans devenir tiède. Il faut dire à leur décharge que Christie's, Sotheby's et Artcurial se retrouvent sous pression. La direction leur demande du chiffre à une époque où un dessin pèse souvent moins lourd en vente qu'un sac Hermès vintage.

Vernissage bondé 

Tout commence chaque fois le lundi par une soirée au Louvre, avec invités triés sur le volet. C'est la plus recherchée des sauteries avec deux dîners, l'un chez un grand marchand, l'autre dans l'appartement d'un collectionneur chez qui je ne suis jamais entré, serait-ce par le trou de la serrure. Il s'agit d'y réunir les gens qui comptent. Et aussi ceux ayant fait le voyage de Paris. Je peux ainsi vous dire que cette année manquaient au Louvre bien des conservateurs et des collectionneurs américains. Evénement, le totémique Pierre Rosenberg, ex-directeur du musée national, n'était pas là pour distiller ses avis. Il se trouvait à Venise. Peu de directeurs d'institutions françaises par ailleurs, comme le lendemain au vernissage. Ceux qui ont répondu présents sont bien entendu les plus dynamiques. Ils viennent se montrer. «Etre partout fait partie du métier», me glissera le mardi Olivia Voisin, qui, nouvelle Jeanne d'Arc, a rallumé la flamme d'Orléans. 

Après avoir vu quelques marchands recevant chez eux ou quelques expositions de dessins dans des musées, le mardi est consacré au vernissage. De quinze heures à vingt-deux heures. L'opinion est faite par quelques «leaders». Il s'agit cette fois selon eux d'une bonne cuvée, mais pas d'un grand cru. Y en aura-t-il du reste encore, surtout pour la partie ancienne? Certains en doutent. «Je n'achète plus beaucoup», confesse un célèbre amateur. «Il me faut tenir la route. Or ce que je vois n'atteint pas le niveau d'il y a dix ans. Et je ne vous parle pas de celui d'il y a vingt ans. (2)» Tout se résume à un seul mot: «assèchement». Les chefs-d’œuvre entrent dans les musées. lls ne passent en tout cas plus par le marché. L'exceptionnel trouve du coup vite preneur ce mardi. Si les collectionneurs délaissent le grand Canaletto (3), véritable banalité de luxe, proposé par un Jean-Luc Baroni ressemblant toujours davantage à un condottiere sur le retour, il y deux ou trois objets hautement désirables. Le rarissime Cesare da Cesto (un disciple de Léonard) des de Bayser change ainsi de main en quelques minutes, tout comme le carton (dessin à échelle d'exécution) pour un ange de Guido Reni chez Emmanuel Marty de Cambiaire. Un ange passe...

Avoir une ligne ou pas 

Autrement, il y a les bons stands et ceux qui suscitent un certaine indifférence. Questions d'affinités sans doute. J'avoue n'en éprouver aucunes avec les modernes bien sages que vendent les dames caramélisées de La Présidence, ni avec les mêmes choses, ou presque, proposées par Hélène Bailly. Trop conventionnel! Pas de vraie ligne. Je respecte en revanche le travail de Mathieu Néouze sur les artistes étranges et méconnus (volontiers un brin macabres) de la fin du XIXe siècle. J'admire celui d'Antoine Tarantino sur les feuilles italiennes des XVIe et XVIIe siècles aux sujets savants. Je salue le courage de Ditesheim & Maffei, qui présente des pastels contemporain. Je remarque les choix d'Artur Ramon, de Barcelone, qui quitte cette fois le domaine hispanique pour un sélection plus variée. Ce sont en plus des gens charmants. Comme me glisse à l'oreille une dame: «c'est difficile d'acheter chez des gens que l'on n'aime pas.»

Mais déjà la soirée se termine alors qu'il y a trop de monde pour voir autre chose que des gens. Il faut en plus demeurer frais pour les ventes du mercredi. Choisir lesquelles surtout, alors qu'elles se chevauchent et que le métro fonctionne de manière chaotique. Mercredi sera pour moi le jour de la vente Mathias Polakovits à Drouot. Les restes d'une collection mythique dont 3000 feuilles françaises d'avant 1800 ont fini dans les années 1980 à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts. Ici, tout se révèle italien. Un minuscule «crobard» à la sanguine va passer de 600 à 44 000 euros. Le bruit court que ce serait un Andrea del Sarto... ou alors rien du tout. Puis ce sera Artcurial, où Matthieu Fournier entend se défoncer dans un rôle à mi-chemin entre le commissaire-priseur et le bateleur. Avec des résultats aussitôt répercutés par le sur-dynamique service de presse de la maison. 357 000 euros pour un chien crayonné vers 1630 par Simon Vouet. Davantage que pour les deux portraits d'homme. «Un chien en tête! Voilà qui reflète bien les valeurs de notre époque», murmure ma voisine de rangée.

La fin d'une collection

Il y a encore des ventes le jeudi et le vendredi. Le jeudi, je serai chez Sotheby's, qui met à l'encan l'ensemble formé au fil des décennies par Christian et Isabelle Adrien. Le couple vend afin de préparer sa succession, d'où une idée de dispersion des cendres avant la lettre. C'est triste parce que je les connais un peu. La commissaire-priseuse (ou commissaire-priseure, je ne sais pas) se donne un mal fou pour réchauffer une atmosphère cul-cousu. Elle est charmante, en plus, cette dame! N'empêche que de téléphones en offres sur le Net, les enchères enflent. Enflent (5). Elles vont culminer à 380 000 euros pour un «Arria et Poetus» (4) néo-classique dû au Genevois d'origine François-André Vincent, le 400 000 étant craché trop tard par le Net après le coup de marteau. Voilà qui fait, avec les échutes, près de 700 000 francs. Pas mal pour un peintre que nul de connaît dans le grand public!

(1) A l'Hôtel Drouot, les frais n'en sont pas moins de 30 pour-cent. Un peu cher pour avoir son lot donné entre deux feuilles de plastique, non?
(2) Le célèbre collectionneur américain Jeffrey Horwitz n'est pas de cet avis. A mi-course de la Semaine, il avait déjà acheté 25 dessins.
(3) Le dit Canaletto était déjà début mars à la TEFAF de Maastricht.
(4) Vous connaissez bien sûr cette histoire romaine. Je vous la rappelle tout de même. Condamné à mort, Poetus ne trouvait pas le courage de s'enfoncer un poignard dans le ventre. Sa femme s'est suicidée sous ses yeux, lui tendant l'arme en expirant. «Poetus, cela ne fait pas mal.»
(5) Sauf pour les feuilles à petit prix. A force de se monter le cou, Sotheby's n'a plus de petit clients.

Pratique 

Salon du Dessin, Palais Brongniart, rue Vivienne, Paris, jusqu'au 26 mars. Site www.salondudessin.com 

Photo (Galerie Marty de Cambiaire): Le visage de l'ange de Guido Reni, qui a servi de modèle pour un grands tableau dans une église de Fano.

Prochaine chronique le lundi 26 mars. Potières africaines à l'Ariana genevois.

 

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