Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Le rêve pictural à la Renaissance

Les songes n'ont pas attendu le docteur Freud pour se voir interprétés en 1900. Le sommeil de la raison a engendré des monstres bien avant Goya. L'exposition actuelle du Musée du Luxembourg, à Paris, peut donc se voir consacrée de manière extensive au "Rêve à la Renaissance". Et cela même s'il s'agit d'une version réduite de la manifestation proposée cet été au Palazzo Pitti de Florence.

Est-ce le lieu? Faut-il voir là la main du décorateur? La mouture parisienne apparaît autrement plus aboutie que celle offerte par la Toscane. Au Pitti, le choix de la "Salle blanche" gênait. A cause de la couleur, bien sûr, qui se révélait tout sauf nocturne. En raison aussi du style des stucs. Difficile de faire plus 1800, alors qu'on devait en principe nous parler des XVe et XVIe siècles. Il y avait aussi un parti-pris trop intellectuel. De nombreux livres évoquaient tant des penseurs obscurs du temps des Romains que des philosophes italiens oubliés de la Renaissance. Je veux bien que "Le songe de Poliphile" de Francesco Colonna (rédigé en 1467, publié en 1499) soit un texte cardinal de l'époque. Mais il ne faut pas oublier qu'une lecture tête baissée sur des étiquettes, ou levée sur le haut d'un panneau explicatif, peine à entrevoir la subtilité de certains arguments philosophiques...

Avertissements divins

De quoi s'agit-il ici? De nous montrer l'importance que revêtent les rêves pour des hommes et des femmes vivant il y a cinq ou six siècles. Nombre d'entre eux traversent déjà la littérature antique. On rêve chez Homère. On rêve chez Virgile. Les premiers chrétiens ont eu leur content de visions prémonitoires ou d'avertissements divins. Sainte Catherine s'unit dans son sommeil au Christ enfant. Sainte Hélène apprend endormie où se trouve la Vraie Croix. Elles suivent les prophètes de l'Ancien Testament. Souvent représentée par les peintres, car le motif se révèle très visuel, l'échelle de Jacob le menait ainsi jusqu'au Ciel. Rien là de vraiment personnel. On n'est pas encore "psy" vers 1550.

On comprendra que les organisateurs de cette double exposition Florence-Paris, produite par un pool (Polo Museale Fiorentino et RMN-Grand Palais), ayant par définition accès aux richesses tant italiennes que parisiennes, aient eu l'embarras du choix. Il s'est opéré autour de chefs-d’œuvre parfois venus de Budapest, Madrid, Londres, Dresde ou Venise. La manifestation, qui se déroule sous forme de thèmes, peut ainsi accueillir la "Sainte Hélène" de Véronèse de la National Gallery, l'un des plus beaux Greco du Prado, les quatre Jérôme Bosch se trouvant depuis toujours au Palais des Doges aux côtés du "Sommeil d'Antiope" du Corrège, venu en voisin du Louvre.

Un décor bleu nuit

Le Palazzo Pitti proposait de nombreuses toiles mineures, présentées pour leur seule iconographie, rare ou savante. Elles n'ont pas trouvé ici leur place, celle-ci se voyant comptée. On ne les regrettera pas. Leur reproduction suffit dans le catalogue. Le seul manque important est celui d'un vaste tableau appartenant au Getty de Los Angeles. Dû au Ferrarais Dosso Dossi, il se révèle si compliqué d'interprétation qu'on a préféré lui laisser le titre d'"Allégorie". Le Getty l'a repris entre-temps.

Dans ces conditions, il n'y a qu'à se laisser promener dans le Musée du Luxembourg, récupéré par les Musées Nationaux il y a quelques années. On se souvient que Marc Restellini l'occupait naguère, avec de bien discutables exposition, avant de fonder près de la Madeleine la Pinacothèque de Paris. Le gros cube luxembougeois a été repeint en bleu nuit, ce qui convient aussi bien au sujet qu'aux peintures. Rien ne se révèle plus néfastes aux toiles anciennes que des murs blancs.

Apollon et les Muses

Sur un tel fond sombre, les tableaux se détachent doucement. Ils n'en deviennent que plus poétiques. Deux petites œuvres du Vénitien Lorenzo Lotto se révèlent ainsi admirables. Sur celle reproduite ici, qui servait sans doute de couvercle à un portrait (on aimait ce jeu de cachettes à la Renaissance), une jeune femme rêve innocemment entre des figures tentatrices. Sur l'autre, Apollon s'est assoupi un après-midi. Les Muses se baignent, non loin de lui. Elles ont laissé sur le pré leurs neuf robes, chacune d'une d'une couleur différente...

Et les livres savants, me direz-vous? Il en subsiste, mais moins. Et un peu en raison de leurs illustrations. La nouvelle version de l'exposition conçue par Chiara Rabbin Bernard se prolonge donc chez soi. Catalogue à la main.

Pratique

"Le rêve à la Renaissance", Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu'au 26 janvier. Tél. 00331 40 13 62 00, site wwwmuseeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h30, le lundi et le vendredi jusqu'à 21h30. Photo (DR) La rêverie de Lorenzo Lotto, venue de Washington.

Prochaine chronique le vendredi 1er novembre. Le Mamco genevois commence à raconter "Des histoires sans fin".

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