Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Le Quai Branly sous le signe du "Tiki Pop"

La vie quotidienne manque d'attraits. Elle se révèle pleine de contraintes. Les aléas du travail y rejoignent souvent ceux d'un climat assez peu tempéré. L'univers très codifié de "l'american way of life" a donc toujours éprouvé le besoin de soupapes. Les travailleurs doivent pouvoir rêver d'un ailleurs, où tout devient à la fois facile et permis. Le cinéma ou la musique déversent ainsi leurs cargaisons de rêves. Ils permettent ce que les Anglo-saxons nomment l'"escapism". 

Dès les années 1920, les Mers du Sud ont ainsi fasciné les habitants d'Amérique du Nord. Les disques 78 tours leur faisaient entendre l’ukulélé. Le cinéma, encore muet et sans couleurs, les emmenait du côté des palmiers et des filles en sarong. La tendance s'est accrue pendant la Grande Dépression. Hollywood se consommait désormais à la manière de l'opium. Les îles bienheureuses s'imposèrent avec des superproductions comme "Les mutinés du Bounty" (Frank Lloyd, 1935) ou "Hurricane" (John Ford, 1937) avec la belle Dorothy Lamour.

450 objets kitsch aux matières pauvres

Ce sont néanmoins les années de guerre qui mirent un comble à cette vogue hawaïenne. Seule l'Amérique du Sud avec ses rythmes endiablés et ses casinos endimanchés pouvait désormais concurrencer un univers fait d'alcool fort, de filles plus ou moins faciles et de pages de sable blanc. Ainsi commença véritablement le "Tiki Pop", dont le Musée du Quai Branly refait aujourd'hui l'histoire à Paris. Une histoire racontée en 450 objets, aux formes kitsch et aux matières pauvres. On ne se montrait pas trop exigeant à l'époque en matière d'illusions. 

C'est Sven Kirsten, "archéologue urbain", qui sert ici de commissaire et de cicerone. Il faut dire que tout ce qui touche au monde du Tiki, revu et corrigé par les Etats-Unis, revient de loin. Cette subculture a vite fait honte. Vers la fin des années 1960, quand la guerre du Vietnam a commencé à obnubiler les esprits, les jeunes générations ont vu dans cet exotisme à bon marché du colonialisme, du racisme et un refus de tout féminisme. Ce qu'il y a de merveilleux, avec les Américains, c'est que de droite ou de gauche, ils font toujours éclater leur puritanisme.

Un concept riche et durable 

Du coup les bars hawaïens, dont l'un se voit reconstitué pieusement au Quai Branly ont fermé. Les bowlings ont adoptés d'autres décors. J'ignore si le paradis insulaire de Disneyland, créé en 1963, a survécu. Ce qui est sûr, c'est que toute une architecture récréative a disparu. En 2000 tombait ainsi sous la pioche le plus vaste complexe édifié dans ce style. Le coup de massue survenant alors que les regards avaient une nouvelle fois changé. En 1995, Otto von Stroheim (voilà qui sent le pseudonyme!) avait regroupé par son fanzine les fous du Tiki. Ils recherchent depuis ce qui peut se voir sauvé de la destruction et de l'oubli. D'où l'actuelle exposition, jouissant de toutes les cautions scientifiques. 

Axé autour de la figure tutélaire d'un dieu devenu celui du plaisir, "Tiki Pop" reflète les facettes d'un concept finalement riche et durable. Il y a James Cook, Herman Melville ou Gauguin dans le rôle des pères fondateurs. Viennent ensuite des chanteurs parfois oubliés et des étoiles hollywoodiennes de second rang. Certaines doivent rester chères aux organisateurs. Toute une section se voit ainsi dédiée à Frances Langford (1913-2005), idole des G.Is de la Guerre du Pacifique. L'exotisme restait alors loin des plages californiennes.

Une sourde nostalgie 

C'est dans les années 1950 et 1960, alors que l'Amérique travaillait dur pour se maintenait au premier rang des pays riches, que le Tiki s'est vu importé comme une vulgaire boîte d'ananas. D'où la floraison de clubs, de restaurants, de bistrots ou même de soirées à domicile. Il fallait décompresser. Pour quelques heures, le carcan de la morale se desserrait. Elvis Presley, qui avait tourné "Hawaï Blues" en 1961, voulut ainsi sa "Jungle Room" à Graceland. Hawaï était devenu un Etat américain de plein droit deux ans plus tôt.

Avec le recul, cette exposition réussie en dépit de sa présentation contraignante sur l'une des absurdes mezzanines imaginées par Jean Nouvel, dégage en fait un triple exotisme. Il y a celui de la Polynésie, bien sûr. Mais aussi celui d'une Amérique de plâtre et de plastique. Enfin celui du temps. "Tiki Pop" dégage assez vite une sourde nostalgie. C'est sinon celle d'une innocence, du moins d'une naïveté perdue.

Pratique 

"Tiki Pop", Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 28 septembre. Tél.00331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert les mardi, mercredis et dimanches de 11h à 19h, les jeudis, vendredis et samedi jusqu'à 21h. Photo (DR): Dorothy Lamour (1914-1996), "la" vedette tiki.

Prochaine chronique le dimanche 10 août. Le musée de Brou porpose "Gothique mon amour", autre forme de kitsch. Il s'agit de la peinture romantique néo-médiévale des années 1802 à 1830.

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