Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Quai Branly honore Jacques Chirac, sans qui il n'existerait pas

Crédits: AFP

C'était il y a dix ans. Jacques Chirac inaugurait, lors de son second mandat présidentiel (celui où Bernadette a progressivement pris le pouvoir,) le Musée du Quai Branly. Un musée ne possédant en fait pas de nom, puisqu'on a pas su comment le baptiser sans offenser le politiquement correct. Il a du coup pris celui de la rue où il s'est construit, sur le dernier terrain un peu vague en front de Seine. On se demande se que penserait de la chose Désiré Eugène Edouard Branly, le physicien mort quasi centenaire en 1940. Le cher homme aurait-il pu s'imaginer coiffant ainsi les civilisations africaines, océaniennes, américaines ou australiennes?

Il était clair que le musée, dirigé depuis ses débuts Stéphane Martin, se devait de fêter ça. Il le fait aujourd'hui d'une double manière. D'une part, il consacre à son créateur une exposition sur l'une des trois mezzanines. De l'autre, il change de dénomination officielle. Il s'agit désormais du Musée Jacques Chirac-Quai Branly. Une chose qui se défend, même si le nom du monsieur s'estompera forcément avec le temps. Sans Chirac, aujourd'hui très malade, il n'y aurait certainement jamais eu à Paris de lieu «où dialoguent les cultures». On aurait toujours le Musée de l'Homme d'un côté (notez que celui-ci a enfin rouvert l'an dernier) et le Musée des arts africains et océaniens de l'autre (qui sert aujourd'hui à raconter l'histoire de l'immigration).

Papa à la rescousse

Comment raconter et illustrer la genèse du Musée Jacques Chirac-Quai Branly? En mélangeant la destinée d'un individu et celle des grandes idées en fait de décolonisation, d'altérité et de politique extérieure. Pour ce faire, il fallait un temps long. A donc été incorporé Abel Chirac, le père de Jacques. Instituteur en Corrèze, ce dernier pouvait incarner «le hussard noir de la République» dans un pays où l'instruction, soit dit en passant, va aujourd'hui à vau-l'eau. Né en 1898, Abel jalonne les premières étapes, qui vont de l'Empire colonial français à la découverte de l'art africain, vers 1905, par des artistes comme Derain et Picasso. Un débat, remontant à la fin du XIXe siècle, se poursuivait alors. Il y avait les tenants des «races inférieures», comme Jules Ferry. Et ceux qui prônaient une égalité, dont Georges Clémenceau. 

C'est néanmoins la carrière politique de Jacques Chirac, narrée de façon hagiographique («on dirait saint Jacques Chirac», ai-je lu dans le livre d'or à la sortie) qui occupe le gros du parcours. Derrière des mandats aussi divers que ceux de ministre de l'agriculture, de maire de Paris ou de premier ministre pointe un désir d'universalité. Né en 1932, l'homme est passionné par la Chine. Le Japon. Des cultures toujours considérées comme majeures. Il l'est aussi par la création africaine, précolombienne ou océanienne, ce qui semble plus audacieux dans les années 1970, où celles-ci relèvent encore officiellement de l'ethnographie.

Le rôle de Jacques Kerchache

Chirac voyage énormément. Il rencontre du monde, dont le marchand et collectionneur d'arts premiers Jacques Kerchache (1942-2001), qui jouera un rôle déterminant dans l'idée d'un musée. Kerchache aurait préféré son inclusion dans le Louvre. Mais on sait que cette idée heurtait les gens de l'institution, qui croulaient déjà sous le nombre de leurs missions. Il y aura néanmoins là, dès 2000, un Pavillon des Sessions. Il existe toujours. C'est une antenne aujourd'hui fossilisée. Sacralisés, parce que choisis par feu Kerchache, les objets n'en ont jamais changé depuis seize ans. 

L'exposition de Branly fait évidemment la part belle à l'action de Chirac. Il a forcé la main de Valéry Giscard-d'Estaing pour qu'il termine le Centre Pompidou. Il s'est prononcé en 2003 contre une guerre en Irak en vaticinant (ou prophétisant, si vous préférez) les catastrophes qui allaient s'en suivre. Il a salué aussi bien Léopold Senghor qu'Aimé Césaire. Il a milité contre la disparition des cultures minoritaires. Il n'est bien entendu pas question ici des «affaires» l'ayant entaché, à l'instar de la plupart des présidents de la Ve République. Tout se devait de rester à la fois flatteur et lisse. On se pince cependant en découvrant que l'exposition est sponsorisée par François Pinault.

Un dernier acte culturel présidentiel 

De beaux objets ponctuent bien sûr le parcours, deux sculptures africaines appartenant à Jacques Chirac lui-même. Il y a des rapprochements intéressants, comme un divinité tricéphale gauloise à côté d'une Sainte Trinité gothique. Le néolithique rencontre en effet ici les Miao chinois, la production contemporaine d'Adel Abdemessed ou les bronzes Dong Son du Vietnam. 

Le public adhère, ou non, à cette «légende dorée». Il lui faut pourtant réaliser une chose. Le Musée du Quai Branly, construit de manière aberrante par Jean Nouvel, est le dernier projet culturel présidentiel. De Gaulle avait confié à André Malraux le soin de ranimer la France. Pompidou voulait promouvoir la poésie et l'art contemporain. Giscard se passionnait pour le patrimoine, aujourd'hui bien abandonné. Mitterrand a eu ses travaux monumentaux, dont le Grand Louvre. Chirac a enfin voulu valoriser les arts premiers. Et depuis? Rien. Nicolas Sarkozy aura épousé un ex-mannequin et pseudo chanteuse. François Hollande a passé d'une animatrice TV à une actrice de seconde zone. Avouez que le bilan intellectuel reste maigre depuis dix ans!

Pratique 

«Jacques Chirac ou le dialogue des cultures», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, jusqu'au 9 octobre. Tél. 00331 56 61 70, site www.quaibranly.fr Ouvert mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h, jeudi, vendredi et samedi jusqu'à 21h. 

Photo (AFP): Jacques Chirac inaugurant le Musée du Quai Branly en 2006.

Prochaine chronique le mardi 20 septembre. La Ville de Genève décerne ses bourses artistiques.

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