Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Quai Branly et sa peinture coloniale. "Horizons lointains".

Crédits: Musée du Quai Branly, 2018

L'héritage colonial donne du mal à la France. Bien plus qu'à la Grande-Bretagne, soit dit en passant. Ou à la Belgique. Le colonialisme fait pour les officiels français d'aujourd'hui figure d'horreur absolue. Avec toutes les distorsions historiques que cela suppose. Seul l'homme blanc serait capable d'une telle abomination, comme pour l'esclavage. Il est pourtant clair que tout peuple conquérant se comporte de cette manière. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, l'Empire ottoman faisait ainsi figure de grand méchant loup. Il y avait les armées officielles et les pirates barbaresques, ces derniers ayant sévi jusque vers 1800. Mais tout cela bénéficie d'une sorte d'amnésie bienveillante. Il ne s'est rien passé avant que la France, sautant par dessus la Méditerranée, descende en Afrique en partant du littoral arabe. C'était en 1830, la décolonisation remontant grosso modo aux années 1960. Il n'existe depuis plus que quelques poussières exotiques rebaptisées «départements d'outre-mer».

Le Musée du Quai Branly est par la force des choses l'héritier de ce passé colonial. On sait qu'il risque du coup de se retrouver amputé de certaines pièces, promises en restitution à treize pays du Continent noir. Les choses avancent de ce côté assez vite. On parle déjà, ces jours, de conditions à fixer pour le voyage du retour. Il y avait eu en 1931 à la Porte-Dorée, à côté du Bois de Vincennes, un Musée des Colonies, dans le chef-d’œuvre Art Déco aux façades sculptées par Alfred Jeanniot. Le bâtiment est devenu le Musée de la France d'outremer dès 1935. En 1960, le gouvernement en a fait le Musée des arts africains et océaniens. Il s'agit aujourd'hui, et on sent bien là l'expiation, du Musée national de l'histoire de l'immigration, cette dernière se révélant parfois européenne. Les Italiens de France ont ainsi eu droit à leur exposition.

Un stock de peintures 

Dans son stock, le Quai Branly ne conserve donc pas que des pièces créées par les artistes des autres continents. Il dispose d'un stock de peintures. Ces dernières ont été brossées dès la fin du XVIIIe siècle par des Français partis de leur propre chef, ou plus tard en mission commandée. Il s'agissait de montrer aux populations de la métropole les merveilles de Dakar ou de Saïgon, plus les étonnantes coutumes que s'appliquaient à éradiquer des missionnaires. Certains de ces décors servaient à compléter les reconstitutions proposées par les expositions coloniales. La plus célèbre reste celle de Paris en 1931. Rien n'avait été trop beau ni trop cher, comme l'Angkor reconstitué en stuc. Cette démonstration de pouvoir intervenait juste avant que la France se fasse rattraper par la Crise économique de 1929, partie des Etats-Unis. 

L'institution dirigée par Stéphane Martin ressort aujourd'hui certaines de ces peintures, d'une taille encore possible. Elle a conçu une exposition d'assez longue durée, dans la mesure où commencée le 30 janvier de cette année elle se poursuivra jusqu'au 6 janvier 2019. C'est le principe de la Mezzanine Ouest, où l'on a notamment pu voir la présentation sur le tatouage et celle sur les «Cheveux chéris». Un endroit que le musée s'est appliqué à agrandir le plus possible, ce qui n'empêche pas les manifestations proposées d'y rentrer au chausse-pied. L'espace reste aussi mesuré que biscornu. Et «Peintures des lointains» propose 200 des 500 œuvres que Branly possède sur le sujet... Manquent à la fois la place et le recul. On ne peut pas dire qu'un tel accrochage se révèle valorisant pour les gens tirés des caves.

Rêves exotiques 

Cela dit, il y a à boire et à manger parmi ces propositions, qui vont de rares incunables de la fin du XVIIIe siècle aux années 1950. Toutes ne proviennent par ailleurs pas de terres francisées. Emile Bernard, qui n'était alors de loin plus le disciple fougueux de Paul Gauguin, s'est arrêté dans un Caire sous tutelle anglaise. Les odalisques dessinées par Pierre Matisse sentent un peu la Côte d'Azur. Les grands panneaux laqués du Genevois Jean Dunand (restaurés pour l'occasion) font partie des rêves exotiques. Ils datent de 1942. Il se trouve cependant de bonnes choses dans ces pièces orientalisantes, puis d'un ton plus ethnographique. Mais le choix colonial offert par le Musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt, aujourd'hui bien ensommeillé faute d'une direction, apparaît autrement plus important... et bien mieux présenté. 

La surprise vient en fait à Paris de parfaits inconnus, qui sont parfois des inconnues. De nombreuses femmes peintres se sont laissées tentées par le grand voyage, à commencer par Marie-Antoinette Boullard-Devi (1887-1966). J'ai ainsi relevé les noms de Marcel Mouillot, de François-Auguste Biard (qui fait l'affiche avec deux Indiens de fantaisie sur un kayak), de Louis Raoelina, d'origine réellement malgache, ou d'André Maire. Ce dernier constitue une révélation depuis de nombreuses années déjà avec ses vues un brin fantasmées d'Indochine. Un legs familial bienvenu en a ainsi garni les murs des salles khmères de Guimet. 

L'ensemble, réglé par Sarah Ligner, se regarde agréablement. Parfois avec amusement. Il y a là peu de merveilles inconnues. Le sourire vient parfois aussi du discours, qui se veut (ré)conciliant. On parle volontiers au Quai Branly d'«altérités plurielles», ce qui n'engage pas à grand chose. Le ton hésite entre la morale et l'histoire. L'ennui, c'est que l'Histoire, surtout avec un «H» majuscule, se révèle en général immorale...

Pratique

«Peintures des lointains», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 00331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert le mardi, le mercredi et le dimanche de 11h à 19h, le jeudi, le vendredi et le samedi de 11h à 21h.

Photo (Musée du Quai Branly): "Halte d'une caravane* de Claude Germain. Un tableau parmi 200 autres.

Prochaine chronique le mardi 9 mai. Verre contemporain aux Stanze del Vetro de Venise.

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