Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Quai Branly est "Eclectique" avec Marc Ladreit de Lacharrière

Crédits: Présidence de la République

Costume gris de gris. Chemise blanc-bleu (comme les diamants). Cravate hyper discrète. Une touche de rouge à peine. Mais il s'agit de la Légion d'Honneur, bien sûr. Marc Ladreit de Lacharrière est ce qu'on appelle un notable. Riche. Très riche même, puisque son holding Fimalac pèse aujourd'hui trois milliards d'euros, à ce que j'ai lu. Discret cependant. Nous sommes en France, où l'on se méfie des flamboyants. Le nom de l'homme n'apparaît d'ailleurs pas sur l'affiche du Musée du Quai Branly, qui ose, elle, un rose fuchsia. L'exposition regroupant une soixantaine de pièces extraites de la collection de ce monsieur de 76 ans s'intitule simplement «Eclectique». Avec un sous-titre, malgré tout, «Une collection du XXIe siècle». 

Cela, c'était il y a quelques jours encore. On sait que Marc Ladreit de Lacharrière se retrouve pris depuis mercredi 25 janvier dans la tourmente d'une de ces «affaires» misérables comme le monde politique les aime tant. Propriétaire entre autre de la centenaire «Revue des Deux Mondes», il a du coup été l'employeur de Penelope Fillion. Une employée qui n'aurait fourni que deux mini articles en plus d'un an. Le financier se retrouve du coup sous les projecteurs de l'actualité. La presse raconte celui qui a renoncé à sa carrière d'énarque (vous savez, ces gens que l'Etat français forme pour être prêt à tout et souvent bon à rien). Plutôt le privé. Un journal, «Mademoiselle». La Banque de Suez et enfin L'Oréal. Il en quittera la vice-présidence à 50 ans afin de fonder sa propre entreprise.

Inauguration présidentielle 

Il n'était bien sûr pas question de tout ça quand le Quai Branly, dirigé par un autre énarque, Stéphane Martin, vernissait l'exposition fin novembre 2016. Oh, ce n'était pas une inauguration comme les autres! Audrey Azoulay, qui donne plutôt dans le genre Ministre de la culture en chambre, était présente. François Hollande aussi, lui qui n'était même pas venu ouvrir le Musée des Confluences à Lyon. Monsieur Ladreit de Lacharrière a ses entrées dans le monde politique. A gauche comme à droite, ce qui devrait lui assurer une permanence au centre. Dans son milieu, c'est de bonne guerre. 

Reste qu'il est ici question de sa collection. Un ensemble commencé jeune et sans grands moyens. Tout est parti de lithographies d'artistes modernes. Marc Ladreit de Lacharrière, avec d'autres niveaux de revenu, a ensuite vu plus haut, tout en élargissant ses intérêts. Il a commencé à fréquenter quelques-uns des galeristes les plus chers d'arts extra-européens. Ceux qu'on dit je ne sait trop pourquoi «premiers». Il a été chez les Leloup, au nom déjà redoutable. Les Lelong... Il a aussi fréquenté les salles de ventes. Ses objets ont souvent un beau pedigree. Son Picasso vient de Paloma Picasso. Il y a, pour en revenir à Genève, d'anciens objets George Ortiz au Barbier-Mueller. La présentation au Quai Branly peut du coup démarrer avec une somptueuse sculpture provenant du Mali, où elle a été taillée dans le bois entre le XVIe et le XVIIe siècle.

Un décor d'appartement 

La mise en scène, adaptée sur la forme biscornue d'une mezzanine selon Jean Nouvel, entend au départ donner l'idée d'un appartement. Et de fait, à en juger par les photos (je n'ai bien entendu jamais été invité chez les Ladreit de Lacharrière), le décor restitue un lieu à l'allure clinique, dont les meubles ont été construits sur mesure en suivant les indications du maître de logis. C'est aseptisé. Blanc. Un peu vide. Très loin du cabinet d'amateur. Il y a là de l'art africain, bien sûr, mais aussi de l'archéologie classique et quelques tableaux. Si la première apparaît de haute qualité (j'ai retrouvé Phoenix de Genève parmi les fournisseurs), la peinture me laisse perplexe. Il y a là le même genre d'artistes que chez notre Jean Claude Gandur: Martin Barré, Hélène Veira da Silva ou Hans Hartung. Plus un Chagall qui m'a paru indigne d'une collectionneur aussi fortuné.

La suite de l'exposition, n'occupant en tout qu'une moitié de la mezzanine, adopte un style plus muséal. Il faut dire que les œuvres apparaissent presque toutes très importantes. Le Quai Branly doit espérer là un geste. Une donation. Le choix se révèle sûr. Hors modes. Personnel. Un peu sévère aussi. Il n'y a là aucune fantaisie. Ce n'est pas ici qu'on retrouverait, comme chez les Barbier-Mueller, un masque de pompier du XIXe siècle à côté d'un masque Dan ou Senoufo. L'éclectisme reste du coup raisonnable. Rien de vraiment dissident. Le mélange art moderne et arts extra-européens remonte tout de même aux années 1920, c'est à dire il y a près de cent ans. Y ajouter de l'archéologie n'offre plus rien d'original. La pointe d'audace serait aujourd'hui plutôt le Moyen Age.

Une réussite dans le genre intime 

L'ensemble, qui offre une vraie collection, formée avec un goût qui n'est pas celui d'un musée (c'est à dire avec des compromis très consensuels), avait sa place ici. Pour tout dire, il s'agit d'une des meilleures expositions organisées au Quai Branly après celle consacrée à Jacques Chirac (dont le nom figure désormais accolé à celui de l'institution). C'est dans le domaine intime que Branly connaît paradoxalement ses réussites, loin des «grandes machines» du rez-de-chaussée. J'avoue avoir eu beaucoup de plaisir à voir «Eclectique». Et le plaisir, dans un musée, cela reste tout de même essentiel! 

N.B. Les étiquettes donnent toutes les provenances, en remontant aussi loin que possible. Un magnifique travail. Il serait bon que les musées aillent dans cette direction. Le public a le droit d'apprendre et de savoir.

Pratique

«Eclectique, une collection du XXIe siècle», Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 2 avril. Tél. 00331 56 51 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, les jeudis, vendredis et samedis de 11h à 21h.

Photo (Présidence de la République): Audrey Azoulay, François Hollande, Marc Ladreit de Lacharrière, Stéphane Martin et l'affiche à fond fuchsia.

Prochaine chronique le dimanche 29 janvier. Cette fois, c'est bien Artgenève. Le retour!

 

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