Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ Le Petit Palais voit "Les impressionnistes à Londres". C'est très réussi

Crédits: David Lambert/Petit Palais/Tate Britain, Londres 2018

«Très belle exposition. Il y a bien plus de tableaux qu'à la Tate Britain.» Pour une fois, ce n'est pas le musée qui assure sa communication. J'ai piqué ces deux phrases dans le livre d'or concluant le parcours de «Les impressionnistes à Londres» au Petit Palais. Le directeur de l'institution Christophe Leribault, qui assure le commissariat avec Isabelle Collet et Caroline Corbeau Parsons, m'avait bien dit vouloir faire plus complet. L'homme a visiblement tenu la parole. Il s'est au moins trouvé un visiteur anglophile, anglophone ou tout simplement Anglais pour le remarquer. 

Le parcours va de 1870 à 1904, avec un codicille se situant deux ans plus tard. Tout commence en effet par «l'année terrible». Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à une Allemagne infiniment mieux préparée. C'est la raclée de Sedan. L'Empire s'effondre le 4 septembre. Le siège de Paris commence deux semaines plus tard. La famine précède la chute. Suivent la Commune et son écrasement: 20 000 morts environ. On ne saura jamais le chiffre précis. La reconquête par les Versaillais s'est faite dans le feu et dans le sang. Mais ce sont les Communards qui ont allumé les incendies avant de se faire impitoyablement fusiller, gagnant ainsi une image durable de martyrs. Les historiens ayant insinué depuis que certains torts étaient partagés ont subi un lynchage médiatique ou, pire encore, un silence méprisant.

La ville du luxe et de la misère

On peut comprendre que des peintres ayant pris ou non parti pour la Commune soient partis pour Londres, comme du reste Napoléon III après sa libération par les Prussiens (1). Le marché français s'était effondré. Londres possédait en plus une aura de modernité. La ville enflait jusqu'à la folie de paysans paupérisés venus des campagnes. C'était, à côté du luxe, le monde de la misère la plus noire au milieu des cheminées crachant leur «smog». Un Français, Gustave Doré, en a donné les images les plus sombres dans une suite de gravures initiée en 1869. Mais il y avait là beaucoup de clients pour des tableaux. Un jeune marchand, Paul Durand-Ruel, s'y était d'ailleurs installé. Il suffisait de satisfaire le goût britannique qui, après les libertés de touches du XVIIIe siècle, appréciait maintenant un art très léché et très fini. 

Les impressionnistes ne jouent qu'un rôle secondaire dans l'exposition, et c'est sans doute tant mieux. A part les merveilleux «Parlements» de Monet, qui datent de 1899, 1900 et 1901, il y a là bien des toiles mineures. Les premiers Monet restent parfois faibles, les Sisley (bien qu'Anglais d'orogine) peinent à convaincre et les Pissaro apparaissent affreux. Le meilleur vient de peintres issus d'autres horizons, même si l'impressionnisme reste en germe au début des années 1870. Il est dû à Alphonse Legros, un créateur réaliste qui s'était installé à Londres faute de clientèle française dès 1863. A côté de cet homme prêt à aider ses compatriotes déboussolés (et très boudeurs), il faut bien sûr citer James Tissot, resté onze ans dans ce qui son pays d'adoption. Tissot, dont le succès public était éblouissant, ne reviendra sur le Continent qu'après la mort de sa muse, modèle et maîtresse Kathleen Newton. Une coupure volontaire. Il convient aussi de parler de Jules Dalou, ex-Communard, qui deviendra un sculpteur à la mode avant de disputer à Paris la première place avec Auguste Rodin, lui aussi débarqué à Londres en 1881.

Portraits croisés 

Ce petit monde se connaît et se fréquente. Le prouve une magnifique salle (ou plutôt chambre, les espaces du Petit Palais se voyant aménagés un peu comme un appartement) remplie de «portraits croisés». On échange ses images. Dalou sculpte le buste de Madame Alma-Adema (l'artiste est en fait hollandais) avant de poser pour lui avec sa femme et sa fille. Rodin le sculpte aussi, et la ronde peut continuer. Notons que les impressionnistes brillent ici par leur absence, eux qui ne brillaient déjà pas dans les autres sections d'une exposition en principe faite pour eux. Juste retour des choses, Legros apparaît en gloire. Beau peintre. Dessinateur inspiré, travaillant parfois à la mine d'argent. Magnifique graveur enfin. Tissot a enfin droit à une véritable rétrospective. L'occasion de voir ses peintures, très mondaines. Elles dénotent une stupéfiante science des perspectives (tout est vu comme par un objectif œil de poisson) et du dessin. L'ensemble avec une pointe de mélancolie. Il faut avoir admiré son portrait de l'impératrice Eugénie déchue et de son fils au milieu des feuilles mortes pour comprendre que la métaphore existe aussi en peinture.

Il y a bien d'autres œuvres à découvrir au Petit Palais, à commencer par celles de Fantin-Latour, dont l'essentiel de la clientèle est anglo-saxon. Ou la production de James Abbott Whistler, un Américain de Paris. Peu lisibles, ses magnifiques paysages argentés font scandale à Londres. Ou encore la création de Giuseppe de Nittis, un Italien de Paris, qui côtoie les impressionnistes tout en cultivant le réalisme. Particulièrement réussie, mais le Petit Palais nous en a donné l'habitude (2), l'exposition oppose ainsi son robuste «Parlement», avec des ouvriers au premier plan, à ceux infiniment plus brumeux de Monet.

Final fauve 

Une conclusion s'imposait, le début montrant les désastres de la guerre de 1870 avec notamment un tableau de Meissonier (qui avait déjà peint la révolution de 1848). Cet académique avait pris parti à la fois contre la Commune, contre l'armée française et contre les Allemands. Une position intenable, mais courageuse. La dernière salle est donc consacrée au séjour de Derain, envoyé à Londres en 1906 par le marchand Ambroise Vollard afin de concurrencer Monet à coup de fauvisme. Il y a là des toiles magnifiques. Feu d'artifice final. Londres peut aussi apparaître rouge, jaune et verte. 

(1) Napoléon III mourra à Chiselhurst en 1873. Carpeaux fera son dernier buste, exposé au Petit Palais. Carpeaux est aussi allé à Londres histoire de trouver de nouveaux clients.
(2) Je demeure tout de même réservé par rapport à l'animation géante d'un paysage maritime impressionniste. Elle doit donner au visiteur l'idée d'une traversée de la Manche.

Pratique

«Les impressionnistes à Londres», Petit Palais, avenue Winston Churchill, Paris, jusqu'au 14 octobre. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h.

Photo (David Lambert/Petit Palais/Tate Britain, Londres 2018): Une composiion savante, mondaine et mélancolique de James Tissot.

Prochaine chronique le mardi 17 juillet. Des livres.

 

 

 

 

 

 

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