Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais tire le peintre Georges Desvallières de l'oubli

Crédits: RMN/Musée d'Orsay

Il y a des expositions routinières. Elles constituent même la majorité. Il s'agit pour les musées de rentrer dans leur frais en proposant des noms connus, ou alors des thèmes bateaux. Le Musée des beaux-arts de Rouen propose ainsi en ce moment son troisième «printemps impressionniste», en association avec d'autres institutions normandes. Cela fait tout de même beaucoup. 

Et puis, de temps en temps, l'amateur note une audace. Elle ne paie pas sur le plan financier, mais un lieu public se doit aussi de soigner sa réputation d'inventivité. A Paris, l'Orangerie a ainsi présenté le sculpteur italien Adolfo Wildt, mort en 1931. Orsay s'est naguère offert le luxe de révéler l'Allemand Lovis Corinth ou le Lituanien Mikalojus Ciorlionis. On a vu au Louvre le sculpteur baroque ukrainien Johan Georg Pinsel, dont l’œuvre a été systématiquement détruit sous le régime soviétique. En ce moment même, le Musée d'art moderne de la Ville se risque à l'Allemande Paula Modersohn-Becker et le Grand Palais au plus obscur encore Portugais Amadeo de Souza-Cardoso. Deux pionniers du XXe siècle.

Un peintre avant tout religieux 

Ces noms restent exotiques. Il n'en va pas de même pour Georges Desvallières (1861-1950). L'homme reçoit aujourd'hui au Petit Palais un hommage qui doit être le premier depuis fort longtemps, pour ne pas dire le tout premier. Il ne s'agit pourtant pas d'un total inconnu. Orsay l'a tiré de l'oubli par petites touches, en commençant par sortir des caves un immense pastel intitulé «Les tireurs d'arc» (1895). Ce chef-d’œuvre y est aujourd'hui régulièrement entouré aux cimaises par quelques compositions sacrées. L'homme s'est en effet tourné après 1918 vers la peinture religieuse. Cet élève de Jules-Elie Delaunay, ce proche de Gustave Moreau avait éprouvé la révélation en 1903 en allant à Notre-Dame des Victoires, qui est pourtant une vilaine église. Paul Claudel avait au moins choisi pour se convertir Notre-Dame de Paris. 

Il existe plusieurs périodes dans la carrière de Desvallières, dont la rétrospective au Petit Palais a été orchestrée par Isabelle Collet et Catherine Ambroselli de Bayser. Les débuts restent classiques et sages. La marque de Delaunay (Jules-Elie donc, pas Robert) se fait sentir. Puis l'influence de Moreau devient prépondérante. Le peintre va s'en inspirer jusqu'à l'imitation. Comme Georges Rouault première manière, qui fut d'ailleurs son ami. Suit un réalisme à la Steinlen, à la Lautrec ou à la Picasso des débuts. Desvallières se fourvoie alors un peu. C'est après le retour à l'Eglise qu'il se trouve vraiment, dans une voie opposée à celle alors suivie par Maurice Denis. Denis, c'est rose et calme. Desvallières, c'est baroque et tourmenté. Genre Grünewald. Aucun excès ne lui fait peur. Il y a notamment aux murs un Jésus déchirant son corps pour faire voir ses entrailles. On se croirait presque dans «Alien» au cinéma.

Des voies divergentes 

Il est en effet frappant de constater à quel point l'art sacré a pu prendre des voies séparées au XXe siècle. Une remarquable exposition, l'an dernier au Palazzo Strozzi de Florence, s'en faisait l'écho. Du sulpicien à l'expressionniste, toutes les tendances s'y voyaient représentées. C'est fatalement le cas aussi en France. La chapelle de Matisse (pourtant agnostique) n'a rien à voir avec la manière un peu sèche de Marthe Flandrin, l'abstraction d'Albert Gleizes ou le monde juif de Marc Chagall. Normal donc que Desvallières (absent à Florence) ait trouvé une voie autre. Sa réussite éclate autant dans sa peinture de chevalet que dans les grandes machines. Les années 20 et 30 sont celles où de nombreuses églises, souvent en banlieue, reçoivent de nouveaux décors. Les créations de notre artiste, par définition intransportables, se voient reflétées au Petit Palais par des projections photographiques. 

Nombreuses sont les rétrospectives semblant interminables. De véritables chemins de Croix, si j'ose dire. Rien de tel ici. Une seule grande nef a été utilisée. C'est court, mais finalement tant mieux. L'exposition met en appétit, au lieu de donner une indigestion. Il n'en va pas de même pour l'énorme ouvrage, en trois volumes, qui sort aujourd'hui parallèlement chez l'éditeur Somogy. Il s'agit il est vrai d'un catalogue raisonné, comprenant en tout 2675 numéros. On retrouve à sa direction Catherine Ambroselli de Bayser, qui fait partie de la famille du peintre. Une famille fière de son grand homme. Tout Desvallières apparaissant sur le marché d'art se voit aussitôt absorbé par elle. Et comme les de Bayser sont en plus marchands d'art et qu'ils sont fort nombreux...

Pratique

«Georges Desvallières», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 17 juillet. Tél. 0031 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Le musée propose simultanément «Dans l'atelier», avec des images allant d'Ingres à Jeff Koons.

Photo (RMN/Musée d'Orsay): "Les tireurs d'arc", 1895. Ce pastel mesure plus de deux mètres de large.

Ce texte est immédiatement suivi par l'évocation de quelques autres expositions parisiennes.

Prochaine chronique le dimanche 8 mai. En 1914, une suffragete s'attaquait à Londres à la "Vénus" de Velasquez. Le livre-récit a paru.

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