Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais révèle le Suédois Anders Zorn (1860-1920)

Crédits: Petit Palais, Paris

L'exposition aurait sans doute naguère fini sur les murs du Musée d'Orsay. Ce dernier a permis de faire découvrir à ses visiteurs un certain nombre de peintres de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècle par le biais d'habiles rétrospectives, dont une dédiée à un certain Ferdinand Hodler. Beaucoup de noms alors rendus publics en France étaient originaires de l'Est ou du Nord, de l'Allemand Lovis Corith au Suédois Eugene Janssen. De telles présentations étaient en général incluses dans le billet d'entrée. Rien de tel que la gratuité pour développer des curiosités artistiques. 

L'actuel Anders Zorn se déroule au Petit Palais, qui présente parallèlement ses pastels, comme je vous l'ai déjà signalé. Il y a en effet eu comme un passage de témoin. C'est ici qu'il faut aujourd'hui venir faire des découvertes dans le domaine de l'art des années 1850 à 1914. On y a aussi bien vu un Abert Besnard qu'un Carl Larsson. La chose se justifie. Paris a accueilli à l'époque, pour des durées diverses, énormément d'étrangers, d'Edvard Munch à Paula Modersohn-Becker. La ville aimantait les créateurs par son pouvoir innovateur comme par la présence d'écoles-ateliers. Paris était formateur. Ce rôle ne disparaîtra que lentement à partir de 1940. Les cités exerçant aujoud'hui un tel rôle pourraient être Berlin, Shanghai ou Los Angeles (mais plus New York non plus).

Un beau mariage 

L'artiste naît en 1860 dans des conditions alors peu acceptables. C'est le fils d'un brasseur allemand ayant eu, à Uppsala, une brève liaison avec une femme dont il reconnaîtra l'enfant sans pourtant l'épouser (1). Zorn a donc vécu avec sa mère et sa grand'mère, leurs finances étant renflouées par l'héritage venu d'Allemagne en 1872. C'est ainsi que le jeune Anders peut entrer dès 1875 à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm, qu'il quittera assez vite. Trop conservatrice. Il se formera donc lui-même, en voyageant passablement jusqu'en Espagne et en Angleterre. Il rentrera en 1885 pour épouser Emma Lamm, qui appartient, elle, à la meilleure société du pays. Ses beaux-parents ne maudiront pas l'union. Au contraire! Ils aideront puissamment la carrière de leur gendre en faisant jouer leur réseau. Zorn deviendra vite un portraitiste à la mode. 

Il faut dire qu'il a un don! Celui-ci éclate très vite dans l'aquarelle, à l'époque jugée comme un genre majeur. Les grandes feuilles exposées au petit Palais saisissent par leur atmosphère. Il y a notamment un prodigieux rendu de l'eau et de ses couleurs changeantes. En 1888, après la Turquie et le Proche-Orient, les Zorn sont à Paris. Il y resteront jusqu'en 1896, avec des interruptions. Voyages au pays, et surtout en Amérique. Comme son compatriote le Norvégien Frits Thaulow (la séparation de la Suède et de la Norvège ne date  que de 1905) récemment fêté à Caen, il percera très fort aux Etats-Unis. Mais pas avec des paysages. C'est le portraitiste qui fixe sur la toile les traits des puissants du pays, hommes d'Etat, milliardaires oisives ou capitaines d'industrie. Avec l'Espagnol Sorolla, l'Italien de Paris Boldini et l'Américain de Florence Sargent, Zorn devient l'iconographe le plus apprécié des riches.

Retour au pays 

Tout n'a qu'un temps. Zorn finira par revenir au pays où ses relations sont tout aussi brillantes. Les visiteurs du Petit Palais peuvent découvir de sa main les visages de deux rois de Suède, Oscar II et Gustav V. Le fait que le fils de l'un et frère de l'autre soit le Prince Eugene, l'un de meilleurs peintres scandinaves, a bien sûr dû aider. Mais à la fin, rien ne vaut la simplicité, surtout aisée. Zorn, qui mourra à 60 ans en 1920, finira par s'installer en pleine campagne. La Dalécarlie. Je ne sais pas si vous avez lu les romans de Selma Lagerlöff, la première femme a avoir reçu (à juste titre) le Nobel de littérature. Mais les écrits de Selma, qui opposent le luthérianisme imposé par les pasteurs au paganisme resté bien vivant, se déroulent là. Zorn va ainsi peindre des femmes nues se baignant, au dans la sauna. 

Le parcours se révèle très bien fait. Chronologique bien sûr. Dans la pénombre souvent. Les aquarelles sont sensibles à la lumière. Il y a aussi beaucoup de gravures. Zorn a donné 288 planches. Certaines sont liées à sa production picturale. D'autres pas. Les Français avaient vite oublié Andres Zorn, pourtant décoré de la Légion d'Honneur. Le don de 95 de ses estampes par Alfred Beurdeley à la Bibliothèque nationale n'a bien évidemment pas suffi à maintenir la flamme. Le seul tableau (une femme nue)d'Orsay non plus. Celui que posède Dijon a compté pour beurre. La dernière exposition d'envergure que lui ait dédié Paris remontait du coup à 1906. Elle avait eu lieu chez le galeriste Durand-Ruel. Autant dire qu'une piqûre de rappel s'imposait!

Accueil chaleureux 

La presse et le public ont réservé un chaleureux accueil à cet ensemble. Ils en ont retenu la largesse de la touche, la variété de l'expression et la qualité de la mise en page. Il y a comme cela beaucoup de bons peintres à redécouvrir pour la fin du XIXe siècle. Il faut dire qu'il ne s'est jamais brossé autant de tableaux qu'en ce temps-là. Pensez qu'au Salon de 1880, qui correspond plus ou moins à l'arrivée de Zorn à Paris, il y avait 7289 tableaux et sculptures confiés par 5184 artistes. La tête vous en tourne. 

(1) Le couple n'aura pas de descendance. Zorn a eu par atavisme plusieurs enfants naturels, dont il s'est occupé.

Pratique 

«Anders Zorn, Le maître de la peinture suédoise», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 17 décembre. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 20h.

Photo (Petit Palais, Paris): "Le pain quotidien" de 1886. L'artiste a alors 26 ans.

Prochaine chronique le dimanche 12 novembre. Des livres.

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