Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais montre Oscar Wilde en "impertinent absolu"

Crédits: Napoleon Sarony/Bibliothèque du Congrès, Washington

Avec lui, pas de problème pour des citations. Oscar Wilde a réponse à tout. C'est concis. Insolent. Très mal pensant surtout, alors que nous traversons une ère moralement plus répressive que le règne de Victoria. Il y a donc des mots de Wilde partout, afin de signaler l'exposition du Petit Palais. Sur des affiches. Dans les journaux et même le métro, qui fournit une aide logistique aux manifestations parisiennes qu'il «aime». Et les citations ne se comptent plus dans les salles. Seul Sacha Guitry pourrait fournir autant de phrases bien tournées. Le Français ne sent cependant pas le souffre. Plus prudent, ce redoutable misanthrope ne sortait jamais des clous. 

Comment montrer Oscar Wilde? Tel était le défi rencontré par les commissaires Dominique Morel et Merlin Holland (le petit-fils de Wilde). Né à Dublin en 1854, l'écrivain n'a jamais peint et fort peu dessiné. Si son unique roman, «Le portrait de Dorian Gray» (1890) reste intrinsèquement lié à un tableau, ce dernier reste bien sûr fictif. Pour les adaptations cinématographiques montrées au Petit Palais, dont celle remarquable d'Albert Lewin en 1945, il a donc fallu en faire exécuter un. Wilde a heureusement aussi fait fonction de critique d'art dès 1877. Il devenait dès lors possible de montrer ce qu'il aimait, ou n'aimait pas.

Des préraphaélites

Après des débuts introductifs, les salles du Petit Palais (divisées pour former un espace coloré ressemblant à la Royal Academy de Londres, en plus petit), le public peut donc voir un certain nombre de toiles. En majorité préraphaélites. L'excentricité en germe de Wilde se construit sur ce mouvement, déjà en rupture avec la société victorienne. Un mouvement à la fois social et esthétique, qui a viré à la préciosité graphique dans les années 1870. Il y a ainsi aux murs des toiles rares, signées par des noms d'autant moins connus que le préraphaélisme n'a jamais pris pied sur le Continent. Si celui de George Frederic Watts dit encore quelque chose, ce n'est pas le cas de William Blake Richmond (prénommé en hommage à William Blake) ou de l'inconnue Evelyn Pechering-De Morgan, épouse du célèbre céramiste De Morgan. 

Mais la peinture ne saurait raconter Wilde, même si sa «Salomé» écrite en français pour Sarah Bernhardt, qui ne la jouera jamais, est aussi connue pour ses illustrations un brin sataniques d'Aubrey Beardsley (1). Nous sommes avec lui dans le monde des lettres, du théâtre et de la bonne société anglaise. Un petit univers qu'il décrit dans des pièces acidulées des années 1890 comme «L'importance d'être Constant» ou «L'Eventail de Lady Windermere». Wilde tient ici le rôle du dandy, qu'il avait savamment mis au point plus tôt, dans une tournée américaine devant renflouer ses caisses, toujours fragiles. L'auteur se situe déjà à la limite de l'admissible, même si l'Angleterre, moins bourgeoise que la France, a toujours formé la terre bénie des excentriques de tous bords.

Au centre, le procès 

Le cœur de l'exposition est bien sûr formé par le procès Wilde et ses suites. On connaît l'histoire. Marié avec Constance Lloyd et père de deux fils, l'écrivain à succès a entamé une liaison avec Lord Alfred Douglas. Le père de ce dernier est intervenu, insultant Wilde, qui l'a attaqué en justice. Pourquoi prendre ce risque, alors que l'homosexualité (mais seulement masculine!) était punissable de la prison en Angleterre, où elle le restera jusque dans les années 1970? L'écrivain aurait pu ignorer l'insulte. Partir pour la France, où il avait des amis et ne risquait rien. C'est alors que Robert Badinter, auteur d'une pièce sur Wilde, intervient dans une vidéo un peu longue. Il faut dire que l'avocat, désormais âgé, a pris un côté mécanique. Il donne l'impression de se répéter. 

Toujours est-il que Wilde est condamné en 1895 à deux ans de prison. Il en ressortira brisé. Malade. Ruiné. Mais pas inactif, dans la mesure où il donnera encore des textes importants. Le réprouvé ne reverra jamais sa famille, qui devra changer son nom en Holland. Et l'homme mourra à Paris en 1900, année symbolique s'il en est. Son tombeau, au Père-Lachaise sera plus tard somptueux. Il s'agit de la seule œuvre en France du grand sculpteur Jacob Epstein, le rénovateur de la statuaire britannique.

Une exposition courte 

L'exposition reste courte. C'est quitte ou double avec les galeries du Petit Palais, qui déborde d'accrochages (généralement axés sur la fin du XIXe siècle), depuis qu'il est dirigé par Christophe Leribault. Fallait-il une seconde galerie? Je ne le pense pas. Relayée bien davantage par la presse que les autres, dans la mesure où Wilde peut aussi bien séduire «Le Monde» que «Les Inrocks», l'exposition eut alors apparu délayée. Il aurait fréquemment fallu sortir du sujet immédiat. 

Et il y a ici à entendre, ce qui prolonge le temps de visite! L'acteur Rupert Everett, personnage wildien contemporain, lit en français «Le portrait de Dorian Gray». Et le parcours se clôt avec une sorte de conférence, dans notre langue également, de Merlin Holland, au discours bien moins sec que Robert Badinter. On n'est pas près d'imaginer la réciproque. A quand une exposition sur une grande figure parisienne à Londres, présentée par des Français en anglais? 

(1) Il y a aussi des extraits de "Salomé" cinématographiques, dont celle de Charles Bryant et Alla Nazimova, très fidèle à l'esprit wildien, de 1923. On peut voir l'intégralité du film, dans une très belle copie, sur Youtube.

Pratique 

«Oscar Wilde, L'impertinent absolu», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 15 janvier. Tél. 00331 53 43 40 40, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (Napoleon Sarony/Bibliothèque du Congrès, Washington): Wilde dans le costume mis au point pour sa tournée américaine des années 1880, qui remporta un immense succès.

Prochaine chronique le samedi 29 octobre. Les magasins disparaissent. Le visage de la France se transforme.

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