Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Petit Palais explore "Les bas-fonds du baroque"

Vers 1630, Rome semble avoir retrouvé l'éclat qui était le sien sous César ou Auguste. Mais qu'on ne s'y trompe pas! Son prestige artistique et intellectuel masque de cruelles réalités. La cité des papes n'est riche qu'en apparence. Il ne s'agit pas d'un grand chantier où tout le monde travaille, comme Venise. Ni d'une gigantesque banque, à l'instar de Gênes. La population de cette ville peu peuplée, flottant dans ses fortifications antiques, se compose largement de mendiants, de prostituées et de brigands. L'argent est celui de l'Eglise, redistribué de manière peu catholique aux proches des papes, ou de quelques familles princières, aux revenus provenant encore de l'agriculture. 

Dans ces conditions, rien de plus normal que de parler de «Bas-fonds du baroque», comme le fait aujourd'hui le Petit Palais parisien. Le musée municipal reprend une exposition partie de la Villa Médicis, où elle se trouvait en quelque sorte «in situ». Il fallait un décor spectaculaire, afin de donner le change. Il est dû au scénographe Pier Luigi Pizzi, qui a connu son heure de gloire dans les années 1980 et 1990. L'Italien sait en mettre plein la vue. De grands miroirs créent des effets d'enfilades palatiales. L'illusion se révèle si parfaite qu'il a fallu tendre des cordes devant les grandes glaces descendant jusqu'au sol. Tels les alouettes, les (très) nombreux visiteurs se laissaient prendre au piège...

Une fascination pour les pauvres 

Cette mise en perspective ne se révèle pas simplement somptueuse. Elle offre le mérite de restituer le climat. Ces tableaux représentant des êtres en guenilles ou se livrant à des activités que la morale réprouve (même si pisser, comme on le voit chez Van Poelenburgh, ne semble bien grave) n'étaient pas destinés à leurs modèles. Ils étaient produits pour la dilection de nobles et de cardinaux, qui les entouraient de cadres lourdement dorés, histoire d'apprivoiser tout de même un peu cette misère un brin gênante. Il y a toujours existé une fascination des élites pour les marges. Logique, dans le fond. Les pauvres lisant les journaux «people» ne se sentent-ils aujourd'hui pas émoustillés par l'argent des super-riches? 

On aurait pu imaginer «Les Bas-fonds du baroque» commençant avec Le Caravage. Ce n'est pas le cas. L'Italien se trouve aujourd'hui "surbooké". Peut-être faut-il se féliciter, à la réflexion, de cette absence. L’œil peut ainsi partir à la découverte, et il y en a beaucoup à faire pour une exposition de taille pourtant restreinte. Quelques salles autour d'une galerie, ornée d'agrandissements de gravures d'époque et de moulages d'après l'antique. Le parcours se révèle pour une fois trop court.

Des artistes venus du Nord 

La plupart de ces créations émanent d'artistes du Nord. Le refus de l'héroïque et du sacré doit en effet beaucoup aux membres de ces communautés étrangères, souvent venues de pays protestants (une double hérésie, donc!). Des groupes constitués, avec rites d'initiation, volontiers bachiques. L'alcool était la drogue d'alors, produisant parfois les mêmes effets. Dans une grande carte, comportant les domiciles des artistes montrés (ils résidaient sous la Villa Médicis, qui demeurera le quartier bohème jusqu'au XXe siècle), se trouvent aussi les lieux de rixes célèbres. N'oublions pas que Le Caravage a dû quitter Rome en 1606 après mort d'homme! 

Tous ces peintres, «Bambocciati» ou «Bentvueghels», ne sont pas des génies, mais la plupart d'entre eux possédaient dû talent. Citons ici le grand Michiel Sweerts, à la vie encore plus chaotique que celle du Caravage, dans la mesure où il mourra aux Indes, ou Pieter van Laer. Pour d'autres, le bas-fond tient de l'accident de parcours. Salvator Rosa, peintre, poète et philosophe, n'a pas exécuté que des scènes de sorcellerie. Giovanni Lanfranco, lui, donnait plutôt dans le sacré. On peut se demander en quel honneur un commanditaire anonyme lui a commandé une Vénus masculine. Ce jeune homme invite le spectateur dans son lit, tenant en plus un chat, symbole de luxure. Notons que cette toile, bien connue par la photographie, erre sur le marché de l'art depuis trente ans, faute d'un acquéreur ayant, si j'ose dire, assez de couilles pour l'acheter.

Un nouveau succès

D'autres noms célèbres figurent aux murs, du portrait d'un travesti par Simon Vouet aux merveilleux musiciens peints par Gerrit van Honthorst, qui terminera si mal sa carrière en portraitiste mondain de la cour anglaise. On comprend que les Parisiens fassent fête à cette exposition marquant le troisième succès successif du Petit Palais, depuis qu'il a été confié à Christophe Leribault. Après un «Jordaens» injustement boudé par les foules, il y a en effet eu les files d'attente de «Paris 1900» et de «Baccarat». On terminera du coup par le générique final, comme au cinéma. La réussite de ces «Bas-fonds» est due à Christophe, à Pizzi et aux commissaires Annick Lemoine et Francesca Cappelletti. The End.

Pratique

«Les bas-fonds du baroque», Petit Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 24 mai. Tél. 00331 53 43 40 00, site www.petitpalais.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h. Allez-y de préférence entre 13h et 15h. Photo (Petit Palais): La Vénus masculine de Lanfranco. Si l'on ignore le nom du commanditaire, cette toile appartint ensuite à Christine de Suède et à Philippe d'Orléans, le fameux Régent de la minorité de Louis XV.

Prochaine chronique le mardi 17 mars. Les grandes  expositions se veulent aujourd'hui internationales. Que se passe-t-il si l'on voit la même dans plusieurs villes? Deux actuels exemples londoniens.

 

 

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