Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le paysagiste Georges Michel à la Fondation Custodia

Crédits: Fondation Custodia, Paris 2018

Comme tout édifice, l'histoire de l'art est en perpétuelle réfection. Les grand noms d'aujourd'hui diffèrent de ceux d'hier, et donc de demain. Bien sûr, il existe quelques classiques indémodables. Ils vont du Titien à Picasso en passant par Rubens et Rembrandt. Mais regardez Raphaël! Il n'est plus depuis un siècle le demi-dieu que voyait en lui la Renaissance. Les impressionnistes conservent leur popularité, bien sûr. Mais ils ne font plus partie du goût chic, à part Degas et le dernier Monet. Et encore s'agit-il d'une faveur générationnelle. Leur public prend de l'âge, ce qui n'est jamais bon signe. 

Dans la peinture ancienne, il apparaît en revanche des personnalités oubliées. Ce n'est sans doute pas le choc qu'ont produit Vermeer au milieu du XIXe siècle ou Georges de La Tour vers 1930. Mais tout de même! Pour en rester à la France, les historiens ont réhabilité ces dernières années le Renaissant Grégoire Guérard, le Lyonnais du XVIIe Louis Cretey, le Parisien de la même époque Laurent de La Hyre, le rococo provençal Michel-François Dandré-Bardon et quantité de peintres académiques de la fin du XIXe siècle que l'on croyait voués aux caves des grands musées pour l'éternité. Cela dénote au moins un point positif. Par rapport au goût étriqué des années 1950, l'amour du public (du moins cultivé) va aujourd'hui à quantité de gens très différents.

Une carrière en marge 

Après le Monastère royal de Brou, qui s'y était attelé l'an dernier, la Fondation Custodia reprend aujourd'hui à Paris la rétrospective Georges Michel (1763-1843). A vrai dire, le paysagiste n'a jamais été complètement oublié. Mais il est toujours apparu comme un artiste mineur, travaillant en marge dans un genre longtemps déconsidéré par la critique. Chez lui, pas de grandes compositions. Aucun grand tableau non plus, du reste. L'homme, sur lequel on sait très peu de chose, a produit année après année des toiles de format moyen. Parler de toiles semble du reste un peu abusif. Reprenant un procédé jusque là réservé à l'esquisse, Michel peignait à l'huile sur papier. Celui-ci gardait des couleurs plus fraîches et plus brillantes que le tissu normalement utilisé. La feuille était ensuite marouflée, autrement dit collée sur son support définitif. 

Michel n'a jamais suivi de «cursus» académique. Il a fait un apprentissage chez le peintre d'histoire Leduc. Un complet inconnu. Il a ensuite bricolé dans divers ateliers, exécutant sans doute les fonds paysagers de certains tableaux. A la fin des années 1780, le baron d'Ivry se fit son protecteur. Mais l'artiste ne pouvait montrer officiellement ses œuvres. Le Salon ne s'ouvrira à des membres extérieurs qu'en 1791. Notre homme y participera assez régulièrement jusqu'en 1814. Veuf en 1827, il épousera sa voisine l'année suivante. C'est par elle que son premier (et seul) biographe Alfred Sensier se verra renseigné pour publier un livre paru en 1873. Autant dire que les faits se situent dans un flou doublement artistique. En 1842, Michel tombe malade. Le contenu de son atelier se voit dispersé. Il disparaît, paralysé, l'année suivante.

Admiré par Van Gogh 

Le créateur n'a jamais été complètement oublié. Le XIXe siècle en a fait un précurseur de l'école de Barbizon, même si l'inspiration de Michel tourne autour d'un butte Montmartre alors bien vide, à part quelques moulins. Durand-Ruel a alors acheté à bas prix certaines de ses œuvres. Celles-ci devaient ensuite faire, comme la production du Marseillais Adolphe Monticelli, l'admiration de Vincent van Gogh. Cela n'a pas suffi à faire de lui une vedette au XXe siècle. La plupart des pièces aujourd'hui présentées à la Fondation Custodia, tout près de l'Assemblée Nationale, appartiennent soit à des privés, soit à des institutions de province. 

Et pourtant! Michel commence à travailler quand la France, un peu lasse de la grande peinture italienne, se met à regarder les Hollandais du «Siècle d'or» (le XVIIe si vous voulez tout savoir). Louis XVI, pour son futur musée qui deviendra en pleine Révolution le Louvre, fait alors acheter des paysages de Jacob van Ruysdael, d'Herman Saftleven, de Jan van Goyen, de Philips Koninck et bien sûr de Rembrandt. Le paysage cesse d'être idéal pour prendre les couleurs de la réalité. Au soleil et à l'été éternels succèdent des atmosphères de tempête. Le climat est dur aux Pays-Bas. Michel tirera de là son inspiration, assez limitée. L'exposition actuelle peut cependant parler de «sublime». On sait à quel point le romantisme, pointant déjà dans les années 1780, aimera les orages tant du cœur que d'une nature forcément au diapason.

Nuages très noirs 

Chez Michel, il ne fait donc jamais beau. Le soleil troue encore des nuages très noir au premier plan, faisant des taches claires qui donnent sur la toile des jaunes somptueux. A l'arrière, la catastrophe climatique s'annonce. Nous sommes par ailleurs dans un univers déserté. Très peu de personnages chez Michel, qui avait une certaine peine à les camper, comme le prouvent ses dessins, abondants à la Fondation Custodia. Ou alors il s'agit de silhouettes minuscules, prises dans la tourmente. Des fétus de paille voués à des déluges. Ce qui frappe en effet chez Michel, même si nous restons dans les environs du Paris d'alors, c'est une immensité hostile. 

Tout cela apparaît répétitif, certes, mais tout de même spectaculaire et prenant. Michel méritait bien sa première rétrospective depuis 1967. Le public qu'est parvenu à se faire grâce à une intelligente politique la Fondation depuis quelques années (1) découvre le peintre d'un autre œil. Plus historique. C'est celui d'un «peintre pour peintres», qui a modestement su se faire un passeur. Tirant son inspiration des Hollandais du XVIIe, il a trouvé son écho chez des Romantiques plus célèbres que lui. Le tout en possédant sa personnalité propre. Un Georges Michel se reconnaît très facilement. C'est à mon avis plutôt une qualité.

(1) La Fondation accueillait auparavant l'Institut Néerlandais, à la programmation plus morne et à la publicité inexistante.

Pratique

«Georges Michel, Le paysage sublime», Fondation Custodia, 121, rue de Lille, Paris, jusqu'au 29 avril. Tél. 00331 47 05 75 19, site www.fondationcustodia.fr Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h.

Photo (Fondation Custodia, Paris 2018): Un paysage typique de Georges Michel, dont la manière de peindre a peu évolué avec le temps.

Prochaine chronique le mercredi 28 mars. Silvia Bächli s'approprie les collections du Musée Barbier-Mueller pour une exposition. 

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