Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Le patrimoine s'en va-t-en guerre". L'exemple tragique de 1914-1918

Crédits: DR

Le sujet est d'actualité. Il reste d'ailleurs toujours dans l'air du temps. Les menaces ne font que se déplacer géographiquement. Celles qui planent aujourd'hui sur le patrimoine se situent plutôt en Asie. Avant-hier, Babylone occupée. Hier, Palmyre dynamitée. Et encore s'agit-il là uniquement de dangers liés à la guerre. Or le Pékin historique s'est vu détruit en quelques années par une Chine en temps de paix. Et ceci dans l'indifférence générale... 

Il n'en allait pas de même en 1914. Les bombardements allemands allaient pouvoir servir la propagande de guerre française. C'est ce que rappelle, pour quelques semaines encore, une exposition de la Cité de l'architecture et du patrimoine à Paris. Le centenaire de Verdun a incité Jean-Marc Hofman et Claire Maingon à montrer comment les ravages de Reims, d'Arras ou d'Ypres se sont vus instrumentalisés à l'époque. Dès mai 1915, le Musée de sculpture comparée (l'ancêtre de l'actuelle Cité) proposait une présentation de photos de monuments atteints ou anéantis. Le Petit Palais offrit «L'exposition d’œuvres d'art mutilées ou provenant de régions dévastées par l'ennemi» de novembre 1916 à décembre 1917. Il s'agissait de montrer, avec beaucoup d'effet théâtraux, une France suppliciée. L'actuel «Le Patrimoine s'en va-t-en-guerre» raconte comment ces manifestations ont été conçues et restitue leur apparence.

Trop peu d'espace! 

Il existe plusieurs espaces d'exposition à la Cité de l'architecture. Le sous-sol abrite les grands. Très grands, même. Le public y a aussi bien vu les bâtisseurs, d'Androuet du Cerceau (on est ici au XVIe siècle) à Rudy Ricciotti, que des panoramas. L'un, très intéressant, insistait ainsi récemment sur le côté international de l'Art Déco, de Paris au Caire. Il y a aussi des niches au rez-de-chaussée. C'est là qu'est entré au chausse-pied «Le Patrimoine s'en va-t-en guerre». Pour un sujet aussi vaste, les commissaires ont bénéficié d'un nombre de mètres carrés ridicule. On peut il est vrai admettre que les grands moulages qui précèdent, dans la galerie, servent de préambule. Il y a là une maquette de l'immense château médiéval de Coucy, pratiquement détruit par les Allemands en 1917. Le public y trouve aussi les empreintes de plâtre de sculptures rémoises. Le fameux ange souriant de la cathédrale, à demi écroulée après un incendie volontaire qui scandalisa le monde entier, a ainsi été restauré d'après son double. Les moulages (qui ont bien failli finir à la benne dans les années 1990, autre forme de barbarie), cela sert aussi à cela! 

Dès lors, Jean-Marc Hofman et Claire Maingon ont dû se contenter d'un sujet rabougri. Tout tourne de manière très historique autour de l'écho des déprédations commis par les descendants des Huns et des Teutons entre 1914 et 1918. Des gens sans goût, ni culture, face au génie français. Camille Enlart, alors directeur du Musée de sculpture comparée, entendait d'ailleurs prouver que, depuis la nuit des temps, le vandalisme allemand s'acharnait sur la création française. C'était faire bon marché de deux choses, mais nul n'aurait osé le dire à l'époque sans courir de gros risques. Un, le mot vandalisme a été inventé par l'abbé Grégoire sous la Révolution pour s'indigner des destructions opérées au nom d'une République athée. Deux, les Français ont toujours passé pour des sauvages. La destruction du château de Heidelberg sous Louis XIV, laissé depuis volontairement à l'état de ruines, c'est par exemple eux.

Et les destructions de 1940-1945? 

Une réflexion encore plus globale demeurerait sans doute difficile, même avec beaucoup de mètres carrés à disposition. Plus de soixante-dix ans après la paix, il n'est toujours pas possible de parler des dévastations de 1940-1945. Du moins de celles dues aux Alliés, que ce soit en Allemagne (de Cologne à Nuremberg), en Italie (du Mont-Cassin à Padoue) ou même en France (du Havre à Caen). Quand la cathédrale de Reims a été agressée par les Allemands en 1914, les artistes ont signé une pétition musclée, qui a coûté à un homme comme le Suisse Ferdinand Hodler sa carrière germanique. Lorsque les Américains ont bombardé Rouen, en 1944, ce fut le grand silence. Personne n'osait accuser des libérateurs. Il serait grand temps de libérer la parole, un temps monopolisée (en fait jusqu'en 1989) par le bloc de l'Est. Toutes ces destructions étaient-elles justifiables? Ou n'y en a-t-il pas qui tenaient du génocide culturel? Dresde, notamment? 

Ce n'est évidemment pas demain la veille qu'on assistera à un tel débat à la Cité de l'Architecture. Elle ne se penche déjà pas sur les atteintes actuelles faites au patrimoine national. Nous restons tout de même dans un organisme d'Etat. Un Etat aujourd'hui presque sans Ministère de la Culture. Mais, comme on dit dans les films de Jean-Luc Godard, «ceci est une autre histoire».

Pratique

«1914-1918, Le Patrimoine s'en va-t-en guerre», Cité de l'architecture et du patrimoine, Palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro, Paris, jusqu'au 4 juillet. Tél. 00331 58 51 52 00, site www.citechaillot.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (DR): La cathédrale de Reims lors de l'incendie de 1914. Une grande partie des toits et des voûtes s'est alors écroulée. Les Français ont pensé un temps garder l'édifice en ruines comme mémorial.

Prochaine chronique le samedi 18 juin. Un livre et une exposition rappellent le peintre neuchâtelois Maximilien de Meuron, mort en 1868.

 

 

 

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