Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le "Parcours" des Mondes", ou l'Afrique et l'Océanie à Saint-Germain

Crédits: François Guillot/AFP

C'est un événement qui ronronne, comme un moteur ou un vieux chat. Depuis de lointains débuts à l'Hôtel Dassault des Champs-Elysées (je me souviens de l'édition de 2001, qui s'y déroulait quelques heures après le 11 septembre), le «Parcours des Mondes» a pris de l'ampleur et de l'éclat. Cela fait des années qu'il réunit sur quelques artères de la Rive Gauche une soixantaine de marchands internationaux. La plupart d'entre eux empruntent la galerie d'un confrère parisien. Autant dire, en termes moins châtiés, qu'ils la lui louent la peau des fesses pour quelques jours. Les rues Mazarine, de Seine, des Beaux-Arts, Visconti ou Jacques-Callot n'ont pas encore été contaminées par la fripe de luxe, qui envahit désormais tout. C'est un des grands paradoxes contemporains. Jamais les femmes n'ont été aussi mal attifées. Jamais il n'aura existé autant de boutiques à leur intention (les hommes ne semblant pas exister). 

Comme je vous l'ai dit, l'événement roule. Sans grandes surprises. Des amateurs très spécialisés, souvent Américains, Belges ou Australiens, retrouvent chaque septembre les mêmes marchands amis. Si possible au même endroit. Ce sont des embrassades. Des cris d'exclamation. D'aucuns se montrent plus réservés. Pour un grand collectionneur suisse de ma connaissance, c'est le début du repli. Selon lui, chaque foire connaît son ascension, sa plénitude, puis son déclin. «Il me semble que l'on arrive aujourd'hui ici à la fin d'un cycle.» Le «Parcours» a en tout cas raté son extension. Depuis deux ou trois ans, il fait du gringue à l'Asie, lui qui s'était jusque là concentré sur l'Afrique et l'Océanie. Eh bien l'Asie n'a pas pris, alors que des «Asian Weeks» fleurissent dans les pays anglo-saxons! Les spécialistes de la Chine ou du Japon sont 8 sur 65 cette année à Paris. Cela fait peu, même si Mingei propose une formidable exposition sur les fantômes nippons et si Christophe Hioco aligne les chefs-d’œuvre thaï ou Gandhara. Il y a aussi les chevaux archéologiques chinois de Christian Deydier (1). Magnifiques. «Mais attention! Deydier ne fait pas partie du «Parcours». Nous sommes tout bêtement chez nous.»

Un domaine à la mode 

Le reste demeure donc africain ou océanien. Un domaine à la mode. Un site tient la comptabilité des ventes publiques. «Pour le moment le record absolu reste celui obtenu pour l'équivalent de douze millions d'euros à New York en 2014», me souffle Aurélien Cuénot, qui s'ocupe d'Artkhade, une version exotique (sur abonnement) d'Artprice. Autant dire que les prix demeurent musclés, surtout si l'on se situe dans un domaine à la mode, celle-ci changeant au fil du temps. Jean-Baptiste Bacquart, un monsieur tout à fait charmant, disperse ainsi la collection formée par un amateur moyen-oriental. «Je ne peut pas vous dire son nom. J'ai promis. Mais tout le monde le connaît. Demandez donc à l'un de mes confrères.» Il y a notamment là un rarissime masque en écaille du détroit de Torrès. Je n'ai pas demandé le prix, mais sa galerie de la rue de Seine était gardée par un colosse noir ayant l'avantage de faire couleur locale. Cela dit, il subsiste des gens raisonnables. J'ai toujours un faible pour le cabinet de curiosités offert, sur quelques mètres carrés de la rue Visconti, par Jean-Edouard Carlier. J'ai failli cette fois me craquer pour une série de poignards taillés dans des fémurs de casoar, même si ce drôle d'oiseau ne donne pas le petit frisson de l'os humain. Cinq mille cinq cent euros le tout! «Cet ensemble a été formé par un homme aujourd'hui âgé. Il n'aimerait pas le voir dispersé.» 

Le «Parcours des Mondes» reste conçu pour des amateurs pointus (même s'ils n'achètent pas de poignards!). Cela se sent. La manifestation reste exclusive, au mauvais sens du terme. Autant dire qu'elle exclut. Pas un cartel chez Ratton, comme chez nombre d'autres participants. Pas une liste. «Nous recherchons le dialogue avec les gens.» Foutaises! Nul ne va demander une à une les origines et les caractéristiques de chaque pièce exposée. D'accord. A la longue, je vous identifie du Sépik, du Bambara, du Dogon (2) ou du Senoufo. Avec un légitime droit à l'erreur, je vous repère du Punu ou du Tschokwe. Mais le reste... Avant d'aller au «Parcours 2018», je n'avais jamais entendu parler des Kapielo ou des Kpélié. Heureusement qu'il existe deux écoles! «Il faut se montrer didactique et partager les connaissances», m'explique Wayne Heathcote. «C'est pour cela que chaque objet se voit accompagné chez moi d'un texte général et d'une carte géographique.» Et puis il faudrait aussi donner l'indication des provenances! Elles motivent souvent le prix. A une époque où l'on parle de restitutions au sommet de l'Etat français et où les faux se multiplient, les gens veulent des assurances. Cela rassure chez Flak (où les galeristes se montrent aussi très agréables) d'apprendre qu'un volatile Tlingit (3) a appartenu à Jacques Kerchache et à Sadruddin Aga Khan.

Exposition historique reconstituée 

Le «highlight», pour utiliser un mot de circonstance dans ce «Parcours» très anglophone, est à ce qu'il paraît, rue Visconti, la reconstitution par Charles Wesley Hourdé et Nicolas Rolland d'une partie de l'exposition sur les actuels arts premiers montée en 1930 au Théâtre Pigalle. Pour moi, innocent observateur venu de l'extérieur, la chose reste très historique. Je préfère l'art sibérien chez le Belge d'adoption Martin Doustar, qui possède le mérite de l'inédit. «J'ai hélas vendu certaines pièces avant de venir.» Ou les curiosités amenées chaque année de Londres par Finch & Co. Certains exposants se montrent en revanche d'emblée décourageants, faute du plus élémentaire sens de la mise en scène. «Bien éclairer un objet africain ou océanien change tout», me confie un adroit participant. «C'est aussi important que le bon cadre pour un tableau.» 

(1) La vitrine de Deydier est remplie par un énorme cheval Han chinois en terre cuite. Prix: 80 000 euros. Ce n'est pas le goût des amateur chinois actuels.
(2) Le Catalan Guilhem Montagut a conçu un accrochage autour des Dogon.
(3) Avec les Tlingit, nous sommes en Alaska.

Pratique

«Parcours des Mondes», Rive Gauche, Paris, jusqu'au 16 septembre. Site www.parcours-des-mondes.com Ouvert de 11h à 19h, le dimanche 16 jusqu'à 18h.

Photo (François Guillot/AFP): L'Afrique domine toujours le "Parcours des Mondes", qui peine à intégrer l'Asie.

Prochaine chronique le dimanche 16 septembre. Les Bains à Genève. Quoi de neuf?

P.S. C'est la chronique de samedi envoyé un peu en avance. Le temps court!

 

 

 

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