Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le "Parcours des Mondes", baromètre du marché tribal

Annuel, l'événement date de 2001. Autant dire qu'il relève aujourd'hui de l'habitude, pour ne pas dire du rituel. Ce dernier mot convient du reste parfaitement au «Parcours des Mondes», qui se tient Rive Gauche, à Paris, la seconde semaine de septembre (1) entre la rue des Beaux-Arts et le haut de la rue Mazarine. Un périmètre très serré donc. Nous sommes en effet pour quelques jours ici dans une Afrique ou une Océanie hors du temps. 

Les galeries consacrées aux arts tribaux se concentrent comme les cases d'un village. Certains marchands, mais pas beaucoup, se trouvent chez eux. Venus de l'étranger, les autres empruntent (c'est à dire louent au prix fort) la boutique de commerces dévolus en temps normal à d'autres disciplines. Ils y restent juste le temps voulu. Le dimanche, tout est remballé à 20 heures, alors que le dernier visiteur est parti cent vingt minutes plus tôt. En voyant les camions emporter les caisses, on pense au départ du cirque. Notez qu'il ne s'agit pas d'un hasard. Comme toute foire d'art, «Parcours des Mondes» tient un peu du zoo.

Avec ou sans étiquettes

En fait, il y a deux possibilités, pour le Parcours. Ou bien il fait beau, ce qui fut cette année le cas jusqu'au vendredi 11. Ou alors il pleut. Dans ce dernier cas, les simples curieux disparaissent d'un coup. «Les averses ont au moins le mérite d'opérer un tri entre les badauds et les vrais amateurs», constate Martin Dustar, qui propose cette année une exposition plus sage. Aux restes humains de 2014 ont succédé des masques. Bien présenté, l'ensemble offre le mérite ici peu répandu de la cohérence. Rares restent en effet les marchands proposant un accrochage réfléchi. Beaucoup des 85 exposants se contentent de déballer leur stock, venu parfois des Etats-Unis. 

Ces commerçants développent par ailleurs deux politiques. Il y a ceux qui expliquent tout et ceux qui se refusent à poser la moindre étiquette. La chose n'apparaît pas sans danger. «C'est une manière d'attirer les questions des visiteurs pour mieux les renseigner», explique l'un des récalcitrants aux cartels. C'est surtout une façon de repousser les ignorants. Pour pouvoir questionner, il faut savoir des choses. Personnellement, je vous reconnais un reliquaire Kota, un masque Punu ou un cimier Bambara. Au-delà, je patauge. Alors comment entreprendre un spécialiste sans ridicule, alors qu'il existe tant d'ethnies créatives dans le seul Bas-Congo? Je me sens mis hors jeu.

Des prix musclés

«Nous sommes absolument pour des étiquettes», explique en revanche Philippe Ratton, qui tient à donner lui-même une visite guidée sur le chef-d’œuvre qu'il propose cette année, un sublime fétiche Yombe. «D'abord, nous ne sommes pas toujours disponibles. Les néophytes ont en plus le droit de savoir.» La chose évitera au Béotien de rester vague en disant «c'est fort» ou «c'est puissant» (mais jamais «c'est joli»). «L'étiquette doit par ailleurs maintenir la clarté dans un marché trouble», complète Ratton. «Nous y incluons tout ce que nous savons, provenance, liste des collectionneurs successifs, publications dans des livres ou des revues.» 

Certains marchands se révèlent fort aimables, tel Alain Bovis, l'un des rois de la profession. D'autres vous regardent à peine. Ils se concentrent sur quelques clients, qu'il s'agit de travailler au corps. Car le marché de l'art tribal est devenu juteux. Il se négocie ici des pièces à plusieurs millions d'euros. Que voulez-vous? Le secteur est à la mode. On veut bien, à en croire Pierre Moos, le grand manitou du Parcours, qu'il y ait encore «des pièces à tous les prix». «On peut encore trouver des chefs-d’œuvre en art premier pour 20.000 ou 50.000 euros.» Le tarif tout de même d'un vase antique ou d'un bon tableau ancien...

La revanche des Indiens 

De toute manière, les prix restent discrets, pour ne pas dire secrets. Seuls deux marchands les affichent. Il y a l'Anglais Finch & Co, qui propose comme toujours une sorte de cabinet de curiosités. L'homme fut très bon marché. Il semble avoir ajouté un zéro depuis quelques années. Près de 10.000 euros pour un animal exotique empaillé sous Victoria, c'est fou. L'autre se nomme Jean-Baptiste Bacquart, qui est à part ça un homme sympathique. «Je fais cette année des propositions bon marché. Je liquide la collection d'une vieille dame devant entrer dans une institution. A quoi lui servirait beaucoup d'argent que je mettrais plusieurs années à obtenir?» 

Nous restons là dans l'Afrique. Les Indiens d'Amérique font depuis toujours aussi partie du Parcours. Flak doit ainsi voir un copyright sur les poupées Hopi. «Je reconnais que nous en montrons chaque année.» La maison subit cette année la concurrence musclée de Donald Ellis, qui propose notamment des dessins racontant la conquête par les Blancs. «Le point de vue indien, c'est bouleversant.» Notez juste que chacune de ces petites feuilles anecdotiques vaut 65.000 euros. Un chiffre véritablement abstrait. Pourquoi pas 650.000 ou juste 650?

Le Parcours asiatique 

Le grande nouveauté de l'année se révèle pourtant la présence accrue de l'Asie. Il s'agit maintenant d'un second Parcours, signalé par des petits dragons. Pierre Moos a ainsi réuni 25 participants supplémentaires. Tout est représenté, de la Chine au Japon en passant par l'Inde. A quand la Suisse primitive? «Ses masques relèvent plutôt de l'art populaire», explique Anthony Meyer. Mais où se situe au fait la différence? 

Anthony Meyer propose cependant cette année un autre art, indiscutablement premier celui-ci. Des silex préhistoriques. «Je vends en bloc une collection de 62 spécimens réunis par un amateur. Ces pierres taillées ont parfois 10.000 ans, parfois plusieurs centaines de milliers. Elles interpellent surtout les amateurs de création contemporaine.» Il est bon que les extrêmes se rejoignent parfois. 

(1) Le Parcours des Mondes a eu lieu cette année du 8 au 13 septembre.

Photo (Galerie Ellis): Un masque de danse Eskimo Yop'ik. L'Amérique occupe un strapontin au Parcours.

Prochaine chronique le dimanche 20 septembre. Un Parcours après un autre. Ce sera la céramique à Carouge.

 

 

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