Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le "Parcours des mondes" a fait vibrer les amateurs d'exotismes

Crédits: Galerie Michel Thieme

On pouvait rêver de faire le tour du monde en quatre-vingt jours vers 1880. Le «Parcours des mondes» (au pluriel) prend bien moins de temps que ça au XXIe siècle. Il suffisait début septembre, comme les quatorze années précédentes, de se rendre à Paris. Rive gauche. Il y avait là près de 80 marchands couvrant les arts premiers de quatre continents. Si l'Asie classique fait partie du voyage depuis 2015, l'Europe demeure encore exclue du voyage. Il n'y avait pas le plus petit masque suisse à se mettre sous les yeux entre le 6 et le 11 septembre. Et pourtant... 

Je rappelle brièvement le principe de cette manifestation, dirigée par Pierre Moos. Des marchands triés sur le volet présentent de l'art tribal dans leur galerie ou celle d'un confrère, louée pour l'occasion (1). Un simple magasin peut suffire. J'ai vu, lors d'une précédente édition, un salon laverie transformé pour l'occasion. Une fois sa candidature acceptée, le commerçant doit bien sûr cracher au bassinet pour recevoir son petit étendard et son paillasson orange marqué d'un petit bonhomme exotique (ou d'un petit dragon pour les maisons d'art asiatique). La contribution versée serait de 7000 euros, ce qui peut sembler beaucoup pour ceux qui se trouvent après tout chez eux. Certains marchands ayant pignon sur une rue du quartier ne font du coup pas partie du «Parcours».

Une gamme de prix très étendue 

Un comité examine bien sûr les pièces présentées. Le domaine tribal constitue un terrain miné côté provenance et authenticité. «Il y a des moments où je me demande ce qui se révèle déterminant dans cette dernière matière», confie un spécialiste. «J'ai de la peine à croire au masque qui a dansé. Certaines pièces fort anciennes ont sans doute été faites pour des explorateurs ou même des voyageurs». La question vaut pourtant la peine de se voir aujourd'hui posée. Certaines œuvres de certaines ethnies (il existe ici des modes, comme pour tout) valent des sommes énormes. Si l'on parle parfois en centaines d'euros au «Parcours» (2), le million de fait pas peur aux clients habituels de Christie's et de Sotheby's.

En quoi la version de 2016 différait-elle de celle de 2015 ou même de 2014? En rien de fondamental. Il y avait là, comme de coutume, les super galeries présentant de super pièces à de super prix. En entrant chez Monbrison, chez Philippe Ratton, chez Alain Bovis ou chez Entwistle, où se rencontrent des gens fort civilisés, il fallait donc s'attendre à des coups d'une massue qui n'avait rien de tribal. On se trouvait ici au sommet de la gamme avec des statues pouvant remonter au XVIIIe siècle ou cumulant les provenances illustres. Comme pour les meubles français royaux, il y a ici des noms faisant soupirer d'aise les collectionneurs. Une origine Maurice de Vlaminck, Pierre Vérité (un nom qui sonne bien) ou Musée de Dresde est un plus qui se chiffre. Peu importe quelquefois la pièce. Le masque Guéré présenté par Hunt Fine Arts n'offrait ainsi rien de bien séduisant. Mais il a appartenu à Paul Guillaume, à Sir Jacob Epstein et à Sir John Richardson. Trois références. L’œuvre a en plus été plusieurs fois publiée depuis 1927...

Quelques vraies expositions 

Sûrs d'eux, les plus grands marchands se contentaient en général d'une présentation de type muséal, sans grande imagination. Un mouton à cinq pattes à côté de l'autre. Certains mettaient une étiquette à l'intention des Béotiens, dont je suis. D'autre laissaient l'objet nu. L'amateur était sensé savoir. Le dialogue avec le marchand tenait alors du test. Si vous confondiez un masque Mapico (il y en avait un fort beau chez Ben Hunter) avec un masque Bété (Schoffel de Fabry en montrait un spectaculaire), vous étiez recalé, à moins de posséder un compte en banque particulièrement bien garni. Notons cependant que certains galeristes se montraient plus indulgents ou plus aimables que d'autres même si nous restions ici au royaume du pointu. Un signe le prouvait, la semaine dernière. Si les Américains boudaient la Biennale des Antiquaires, ils étaient venus en force au «Parcours». Il n'existe pas dans le monde de manifestation analogue de cette importance. 

Si les grands donnaient dans l'alignement de merveilles, certains de leurs confrères se sont fendus d'une véritable exposition. Thématique. Un effort qui venait souvent couronner des années de recherches et de mises en réserve. Tout en longueur, véritable boyau, la galerie Yann Ferrandin proposait ainsi une incroyable série de peignes sous le titre de «Hair». Avec catalogue. Andrew Berz ne montrait que des masques Senufo, ce qui permettait d'établir des typologies. Bruce Frank alignait des amulettes Dayak d'Indonésie (qui ont l'air africaines pour le profane). On pouvait enfin voir chez Vallois des sculptures contemporaines de Didier Amévi Ahadji. L'une des rares contributions contemporaines à un «Parcours» se conjuguant normalement au passé (re)composé.

Une Asie encore balbutiante

Parler d'argent en France a toujours fait désordre. Il y avait donc fort peu de prix indiqués de manière visible. Finch, un Anglais qui propose une sorte de cabinet de curiosités, jouait carte sur table. Jean-Baptiste Bacquart, qui est un plus un monsieur charmant, restait le seul indigène (comprenez par là marchand exposant chez lui) à privilégier la transparence. Avec raison. Il savait rester raisonnable dans un monde où le commerce a des dérives d'apprenti sorcier. 

Je vois que j'ai peu parlé de l'Asie. Ici, les chose avançaient doucement, avec des embranchements multiples. Qu'y a-t-il de commun entre l'archéologie indienne, l'art de l'Himalaya et les laques japonais? Presque rien. Mais après tout, il y avait bien des haches préhistoriques (des collections entières, vendues en bloc) inattendues chez Anthony Meyer. Maisd qu'y a-t-il finalement de plus exotique que nos origines? 

(1) Il semble y avoir eu moins de demandes que d'habitude. Un ami galeriste de la rue Guénégaud n'avait réussi à caser qu'une de ses deux arcades.
(2) J'ai rencontré une dame qui avait trouvé (et acquis) une statuette Dayak pour 60 euros. Plutôt jolie, en plus!

P.S. J'ai appris depuis la publication de cet article que le Musée Barbier-Mueller avait acquis chez Michel Hamson le très important masque (59 centimètres de haut!) de la côte de Rai en Nouvelle-Guinée, collecté entre 1773 et 1817. Champagne!

Photo (Galerie Michel Thieme): Deux statues Korwar de Papouasie. On sait par qui et comment elles ont été collectées en mars 1868. Un plus qui se paie. Vendues en couple!

Prochaine chronique le vendredi 16 septembre. Que retenir de la "Nuit des Bains" genevoise?

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