Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais Galliera présente les robes sans âge de Mariano Fortuny

Crédits: Palais Galliera, Paris 2017

C'est le roi du plissé. Mais du plissé qui dure. Cent ans après leur création, les robes de Mariano Fortuny, vendues à l'époque sous forme d'une boule de soie enfermée dans une petite boîte cubique, n'ont pas bougé. Si leur matière ne s'est pas fragilisée, les «fashionistas» actuelles peuvent les enfiler sans crainte d'un accident, ni de paraître démodées. Gloria Vanderbilt ou le top-model Lauren Hutton en ont arboré dans les années 1960 ou 1980. De toutes manière, les ateliers vénitiens fonctionnent encore. Ils se trouvent dans la fabrique portant en gros de nom de Fortuny sur la Giudecca. Il existe par ailleurs plusieurs magasins en ville pour proposer non seulement des plissés, mais les tissus imaginés par le maître. Il s'agit d'imprimés, même si à quelques centimètres des yeux, ils ont encore l'air de fabuleux brocarts de la Renaissance. 

Coïncidence sans doute involontaire, Mariano Fortuny se retrouve aujourd'hui exposé au Palais Galliera de Paris, tandis que son père, également prénommé Mariano, s'apprête à entrer au Prado. Celui-ci a en effet décidé d'inclure ce peintre, au brillant un peu factice, dans le programme de son bicentenaire (le musée madrilène a ouvert ses portes au public en 1817). La rétrospective de l'artiste, prématurément décédé à 36 ans en 1874, durera du 21 novembre au 18 mars 2018.

Un Vénitien d'adoption 

Il faut dire que notre Fortuny est Andalou de naissance! C'est ce qui a permis à Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera, de l'inclure dans son année espagnole. Notons au passage que son grand-père maternel (celui de Mariano, pas celui d'Olivier!) a été directeur... du Prado. L'enfant s'est retrouvé orphelin à trois ans. Adolescent, il a appris la peinture. L'homme a ensuite touché à tout. Installé à Venise dès 1898, il occupe alors les galetas du Palazzo Pesaro-Orfei. Un somptueux bâtiment gothique donnant sur le Grand Canal. Le succès venant, l'artiste réussira à acquérir l'étage noble en 1906. Il lui manquera cependant toujours le rez-de-chaussée faisant fait aujourd'hui partie intégrante du Museo Fortuny (1). Le reste de l'édifice a été donné en 1956, avec ses collections et son atelier-laboratoire, à la Ville par sa veuve et collaboratrice Henriette Nigrin, morte en 1965. Une Française dotée d'une puissante imagination. Le secret du plissé serait bel et bien le sien. 

Mariano Fortuny Junior a beaucoup peint, souvent d'après les maîtres anciens. Le résultat ne se révèle pas toujours bon, même si cet étalage pictural contribue puissamment à la magie dégagée par le Pesaro-Orfei, restauré juste ce qu'il faut pour le que la maison tienne encore debout. Le Vénitien d'adoption s'est par ailleurs passionné pour l'éclairage de scène, qu'il a révolutionné avec des lampes, elles aussi toujours éditées aujourd'hui (on en trouve dans certains magasins chics de design). En 1906, leur inventeur a pu livrer pour la première fois le fruit de ses expériences à Paris, dans le théâtre privé de Martine de Béhague, l'une des plus grandes mécènes et collectionneuses de la première moitié du XXe siècle.

Une mode hors modes 

Si l'histoire a retenu le nom, c'est cependant pour une mode hors modes. La robe de base est la Delphos, aux évidentes réminiscences grecques antiques. Fortuny l'a imaginée en 1907. Il en a poursuivi la production jusqu'à sa mort en 1949. Elle s'est accompagnée dès 1912 du châle Cnossos. Mais il y avait aussi les manteaux, inspirés eux par la Venise des XVe et XVIe siècles. Leur velours n'est donc pas orné de fils dorés, ni de somptueuses broderies comme ils en donnent l'impression. Mariano (ou Henriette) ont inventé des procédés d'impression indélébiles, donnant même parfois une illusion de légère usure. Sur ces trois éléments un peu répétitifs, l'atelier a su jouer à l'infini des couleurs et des motifs. Le créateur se voulait intemporel. Sa clientèle était riche, excentrique et intellectuelle. Mariano a plus aussi bien à la Casati qu'à Ida Rubinstein ou à Isadora Duncan. Notons qu'Albertine, dans «La Prisonnière» de Proust, est habillée Fortuny (2). 

On comprendra dans ces conditions qu'il n'ait pas suffi à Olivier Saillard et à sa commissaire Sophie Grossiard de présenter des vêtements, comme pour Cristobal Balenciaga ou Azzedine Alaïa. Il fallait évoquer un personnage, un lieu et une époque à l'intérieur du Palais Galliera. S'il n'y a pas de tableaux, le visiteur découvrira du coup des objets, des photos (Fortuny était aussi photographe) ou des textiles anciens ayant inspiré l'artiste. Il convenait aussi de raconter une histoire complexe. Fortuny a ouvert une boutique à Paris et à Londres en 1912. A Paris, il a collaboré avant 1914 avec le couturier Babani. L'usine textile de Venise date de 1919. L'antenne new-yorkaise de 1927. Cette dernière a mis en contact Fortuny avec Elsie McNeill, qui deviendra son bras droit commercial. L'Américaine (future contessa Gozzi) permettra ainsi à la fabrique vénitienne, fermée en 1940, de rouvrir en 1947. Elle en interdira aussi prudemment la visite. Un secret est vite éventé.

Descendantes et imitations 

Au milieu de tout cela, il se trouve bien sûr des robes, faites pour coller au corps (si possible sans sous-vêtements). Cela donne, dans les salles assombries, des allées de statues antiques aux tonalités exquises et pâles. Le Palais Galliera rapproche ces créations de certaines de leurs descendantes actuelles. Il en propose aussi des imitations anciennes. Fortuny a rapidement fait école. Il y a donc ainsi dans les salles du Suzanne Bertillon (très bien!) ou du Maria Galenga. Des femmes sur lesquels ont ne sait à peu près rien. Comme l'histoire tout court, celle de la mode se révèle toujours à refaire. 

(1) Le Palazzo Fortuny mène de nos jours une très habile politique d'exposition mélangeant Belle Epoque et création contemporaine.
(2) Les robes montrées à Paris proviennent le la comtesse Greffulhe, de la fille Elaine ou d'Oona Chaplin. Beaucoup ont été prêtées par le Museo de Troje (ou musée du costume) de Madrid.

Pratique

«Mariano Fortuny, Un Espagnol à Venise», Palais Galliera, 1, rue Pierre 1er de Serbie, Paris, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél.00331 56 52 86 00, site www.palaisgalliera-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Palais Galliera): Une robe Delphos de 1919-1920.

Prochaine chronique le vendredi 10 novembre. Le Musée Jenisch de Vevey ouvre son Pavillon de la gravure.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."