Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais Galliera présente le couturier belge Martin Margiela

Crédits: Françoise Cochennec/Palais Galliera, Paris 2018

Nouvelle couture, nouvelle présentation et nouvelle directrice, puisque Miren Arzalluz a succédé en décembre à Olivier Saillard. Le Palais Galliera change de peau à Paris. Mue totale. Saillard avait terminé un règne indiscuté en montrant le plus atypique des grands couturiers italiens d'avant-guerre, Mariano Fortuny. Nous étions avec lui dans les palais vénitiens. Cette fois, le rideau permettant au visiteur d'accéder à l'exposition Martin Margiela donne à lui seul le ton. Il s'agit d'une bâche de plastique transparent, comme en voit sur les chantiers. Avec un coin relevé. Nous voilà sortis des salons feutrés pour entrer dans la vie. La vraie vie? Je n'irai pas jusque là. 

Tout le monde un tant soit peu branché est supposé connaître Margiela sur le bout des doigts. Et cela même si l'homme n'accorde plus d'interview après une expérience malheureuse et s'il reste interdit depuis des décennies de le photographier. A notre époque, le désir d'anonymat devient une chose singulière et marquante. L'homme l'a poussé jusqu'à vouloir des étiquettes blanches pour ses coûteux vêtements. Je vous rappelle juste qu'il est Belge. Né en 1957. L'homme arrivait dans les années 1980 quand la mode des Anglais battait son plein. Il allait bouleverser la géographie. Désormais, il vaudra mieux être Flamand ou Néerlandais. Pensez à Dries van Noten. Souvenez-vous de Viktor et Rolf. Rappelez-vous Walter van Beirendonck.

Une maison à Paris 

Formé à Anvers, Margiela a commencé par frapper les jurys des concours. Puis il a débarqué à Paris chez Jean-Paul Gaultier. Il n'allait pas y rester longtemps, en dépit d'un lien amical. Il lui fallait sa maison, qu'il créera à Paris avec Jenny Meirens, son alter ego. Avec cette petite entreprise, tout allait changer. Margiela récupérera de vieux vêtement pour leur donner une nouvelle vie. Il va taillader les matières. Il mettra sa maman au tricot avec des aiguilles XXLLLL. Sa taille préférée. Il voudra enfin porter l'accent sur les vêtements et non sur les mannequins. Encore un désir de discrétion. Les défilés se dérouleront enfin dans les lieux les plus improbables, du terrain vague à la station de métro abandonnée. Il est permis de penser que le Belge a créé ainsi un snobisme de l'anti-snobisme, mais les rédactrices de mode se sont mises à adorer ça. Elles ont fait de Margiela leur chouchou. 

Il 'y a pas eu qu'elles! Misant sur le renouveau et spéculant sur l'amour des artisans de l'Anversois, Hermès lui a confié ses collections féminines de 1997 à 2003. C'eut pu être le bide. Les ventes augmentèrent au contraire de 20 pour-cent par an. Il y avait une nouvelle génération d'acheteuses à satisfaire. Des filles ne voulant plus jouer aux dames. Margiela s'est de plus vu reconnu de ses pairs, qui le citent volontiers. Pour Olivier Saillard, qui a préparé l'actuelle exposition où les années Hermès se voient volontairement omises (une autre exposition est prévue à Paris), c'est un nouveau Balenciaga. D'un tout autre type, bien entendu. Mais tout de même «le couturier des couturiers». Autrement dit la suprême référence.

Un adieu définitif 

Margiela a vendu sa maison à Diesel en 2003. Il a tiré sa révérence six ans plus tard. Sans se retourner, comme Don Cristobal Balenciaga en 1968. L'histoire racontée au Palais Galliera se conjugue donc au passé. C'est pourtant un choc pour les visiteurs habituels, dont ma modeste personne. Le saut est rude entre une élégance basée sur les beaux matériaux et ces collages où tout semble permis. Le tout sans le glamour d'un Alexander McQueen ou d'un John Galliano, ce dernier étant ironiquement le directeur artistique de la firme Margiela depuis 2014. Je dois dire que pour le moment je déteste encore. C'est mon droit. Je pense qu'il s'agit aussi d'une question d'époque. J'ai grandi dans univers où la mode défilait dans des salons peuplés de petites chaises en faux Louis XVI. Ce qui m'ennuie, c'est de ne pas avoir une, mais presque deux générations de retard. Le défilé phare de Margiela date de 1992. Cela fait vingt-six ans. Et un autre millénaire...

Pratique

«Margiela/Galliera, 1989-2009», Palais Galliera, rue de Galliera, Paris, jusqu'au 15 juillet. Tél. 00331 56 52 86 0, site www.palaisgalliera.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Palais Galliera): Une veste de Martin Margiela faite avec des matérieux de récupération.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur le Musée Yves Saint Laurent.

Prochaine chronique le lundi 19 mars. Antoine Caron à Londres. L'art autour de Catherine de Médicis.

 

 

 

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