Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais Galliera fait l'anatomie de ses collections de mode

Crédits: Etude de Baecke, 2016

Qu'est-ce qu'un musée? Il semble plus facile de répondre quand ce dernier possède une spécificité. Son domaine se voit alors nettement délimité. Ainsi en va-t-il de ceux aujourd'hui consacrés à la mode. Quoique... Celui des Tissus de Lyon, dont je vous reparlerai prochainement parce qu'il est en grand danger de fermeture, doit-il ou non posséder des vêtements? Et le tapis, qui s'y voit brillamment représenté, constitue-t-il un simple textile? Je veux bien que Cléopâtre soit arrivée aux pieds de César enroulée dans un tel lainage, il demeure difficile de parler ici d'une robe. 

Paris possède deux musée de la mode, ce qui fait sans doute beaucoup. Il y a celui logé aux Arts décoratifs, qui vient de fêter ses 30 ans avec une exposition dont je n'ai pas jugé utile de vous parler. C'était une sorte de «best of», composé de tenues spectaculaires, pour la plupart féminines. On demeurait ici très loin de la parité, comme dans les boutiques de mode envahissant aujourd'hui plusieurs quartiers de la capitale, dont Saint-Germain-des-Prés. Il doit y avoir là, de l'autre côté de la Seine, neuf femmes pour un homme, ce qui ne semble choquer personne.

Un musée et ses antennes

L'autre musée, relevant de la Ville, se trouve au Palais Galliera. Ses collections sont fabuleuses. Elles vont des années 1720 à aujourd'hui. Contrairement à l'Angleterre, la France ne possède en effet rien de très ancien. Depuis sa réouverture après de (trop) longs travaux, son directeur Olivier Saillard organise environ deux expositions chaque année «at home», mais il lui va aussi se faire voir ailleurs. Jusqu'au Grand Trianon. Le Musée Bourdelle l'a plusieurs fois accueilli, notamment pour une rétrospective Grès. Il le fera bientôt pour Cristobal Balenciaga (déjà honoré aux Arts décoratifs...). Le Palais Galliera-Musée de la Mode de la Ville de Paris a aussi émigré au Palais de la Porte dorée, qui loge le Musée de l'histoire de l'immigration. Il s'agissait de prouver à quel point les couturiers français étaient d'origine anglaise, allemande, italienne ou espagnole. Une utile mise au point. Galliera (qui a présenté pour sa réouverture le Tunisien Alaïa) ignore superbement ce qui défile depuis des décennies à Milan, Londres ou New York. 

«Anatomie d'une collection», qui fait l'affiche aujourd'hui dans ce bâtiment 1880, situé en face du Musée d'art moderne et du Palais de Tokyo, se penche aujourd'hui sur la structure du fonds engrangé depuis les débuts du XXe siècle. Comment les vêtements sont-ils entrés? Qui les a portés? Qui les a donnés? Etait-ce une garde-robe entière, ou s'agissait-il d'une sélection? Comment les choses se passent-elles aujourd'hui, alors que la clientèle de la haute couture a quasi disparu? On apprend ainsi que les créateurs confient depuis les années 1970 à une institution publique leurs prototypes. Bon pour la publicité. Excellent pour l'ego. Galliera ne précise cependant pas que la plupart d'entre eux «arrosent» aussi les Arts décoratifs. Juste répartition. La chose double surtout les chances de se voir montré.

La robe volante citron et argent 

Une place se voit enfin laissée aux achats. L'équipe d'Olivier Saillard dispose d'un budget d'acquisition. En cas d'urgence, il peut y avoir une rallonge, en faisant parallèlement appel à des mécènes. L'exposition s'ouvre ainsi (ou se ferme, suivant le parcours choisi) avec une fabuleuse robe volante des années 1720-1730 en soie citron brochée d'argent. Un habit de conte de fée dont il n'existe plus que quatre exemplaires au monde (dont l'un se trouvait déjà à Galliera). La chose se paie. "Cash" quand il s'agit comme ici d'une vente aux enchères. Cent quarante mille euros le 4 février 2016. 

L'itinéraire, qui suit les dates de créations des costumes et non la chronologie des entrées dans les collections, comprend beaucoup de noms célèbres. Il y a bien sûr ceux des couturiers, de Dior à Gaultier en passant par Paul Poiret. Mais il y a surtout les clientes. Une section se voit ainsi vouée aux «reliques», qui auraient tout aussi bien pu finir ailleurs. Etait-ce à Galliera de conserver le corset de Marie-Antoinette, les habits du malheureux Louis XVII («l'enfant du Temple») ou, dans un autre genre, les chapeaux d'Audrey Hepburn? On peut se poser la question. Aucun doute, en revanche pour Anna Gould, comtesse de Castellane puis duchesse de Talleyrand. Pour Cléo de Mérode, danseuse courtisane qui fit ses plus beaux entrechats dans le lit de Léopold II de Belgique. Pour Mistinguett, dont quelques tenues de scène ont été données par son fils, le docteur Lima.

Des noms un peu oubliés 

Ces noms disent encore quelque chose (sauf peut-être pour les nouvelles générations). Il faut en revanche bien connaître l'histoire de la mode pour savoir qui était Daisy Fellowes, célèbre pour son élégance dans les années 1950, Mitzah Bricard, la muse de Dior, ou Sao Schlumberger, l'une des femmes les mieux habillées des années 1960. Idem pour la princesse Liliane de Réthy, dont le mariage avec le roi des Belges fit pourtant exploser le pays à l'aube des années 1950. Le temps passe... Notons que c'est celui que Galliera évoque ici le plus volontiers. La partie contemporaine se voit rapidement passée en revue. Presque escamotée. Le propre du musée, quand il n'offre pas d'expositions temporaires, est en effet d'attendre un peu. Il semble d'ailleurs bon qu'une robe soit portée et ne serve pas qu'aux défilés. 

La mise en scène se révèle somptueuse. Les explications sont très bien données. «Anatomie d'une collection» entend cependant surtout offrir du rêve. Cette visite complète finalement bien celle consacrée à l'actuel «Barbie» des Arts décoratifs, qui se penche avec intelligence sur un produit commercial et bon marché. Tout apparaît ici hors normes. Un peu fabuleux. J'ai oublié de vous citer la roge de Grès donnée par Suzy Delair, le manteau de cour de l'impératrice Marie-Louise, le collet (petite veste) de Sarah Bernhardt ou le soutien-gorge de Denise Poiret. A quand les tenues de scène des vedettes du moment? Le Palazzo Pitti de Florence a bien reçu la garde-robe de la pop star Patty Pravo pour sa sections costumes, conservée à la Meridiana.

Pratique

"Anatomie d'une collection", Palais Galliera-Musée de la Mode de la Ville de Paris, 10, avenue-Pierre Ier de Serbie, Paris, jusqu'au 23 octobre. Tél.00331 56 52 86 00, site www.palaisgalliera.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. 

Un second article suit immédiatement sur l'exposition de Galliera.

Photo (Etude de Baecke, 2016): La robe volante acquise en février 2016 pour 140 000 euros.

Prochaine chronique le jeudi 25 août. Les dix expositions phares de la rentrée. Cinq en Suisse. Cinq ailleurs.  

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