Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais de Tokyo se promène dans l'oeuvre de Jean-Michel Alberola

Crédits: Site du Palais de Tokyo

Le Centre Pompidou étant ce qu'il est, un lieu voué aux expositions hyper commerciales et donc souvent passéistes (Dalí, Cartier-Bresson, Le Corbusier, Lam...), Beaubourg n'offre que des endroits mineurs à une création plus discrète. Les jeunes et les architectes se contentent de la mezzanine. Les gloires secondaires se serrent la ceinture au quatrième étage, où il est possible de réunir les deux petits espaces d'exposition temporaire. C'est là que se trouve aujourd'hui Gérard Fromanger. C'est là qu'était présenté hier Hervé Télémaque. De tels noms semblent peu vendeurs à la direction. Leurs accrochages se voient donc sagement inclus dans le prix du billet d'entrée au musée. 

Il existe une autre manière, plus élégante, de proposer des hommages. C'est de demander aux artistes d'aller se faire voir ailleurs. La nouvelle direction du Palais de Tokyo (celle de Jean de Loisy) ne demande apparemment pas mieux. On lui doit ainsi un Takis d'anthologie. Plus récemment, ce bâtiment au départ repensé pour la création émergente montrait le «I Love John Giorno» du Suisse Ugo Rondinone. Des gens âgés, voire très âgés. Ces présentations spectaculaires avaient amplement trouvé leur public, celui de l'après-midi et du soir. Je rappelle que le Palais de Tokyo reste ouvert jusqu'à minuit.

Un libre parcours 

A force d'utiliser de nouveaux sous-sols, creusés à la fin des années 1930 dans la colline de Chaillot, le Palais est devenu immense. Ce n'est donc pas au rez-de-chaussée, mais plus bas que se trouve la vaste exposition dédiée en ce moment à Jean-Michel Alberola. Un inconnu célèbre. Ou alors une demi-vedette (un peu) oubliée. Conçue par Katell Jaffrès (1), avec comme «conseiller adjacent» (sic!) pour le cinéma Dominique Païni, «L'aventure de détails» se veut inclassable. A la mesure de l'artiste. Il ne s'agit pas d'une rétrospective, ni d'une mise à jour. C'est un libre parcours à travers un œuvre protéiforme. Alberola est capable de tout. 

Je vous donne maintenant un peu de biographie. Jean-Michel est né à Saïda, en Algérie. C'était en 1953, un an avant l'insurrection contre les colons français. L'homme s'est fait connaître au début des années 1980. Sa carrière roulait alors sur le velours. Après une décennie de radicalité et de négation, l'art revenait à la peinture. On pouvait même se permettre de la figuration. Plein d'interrogations politiques, le nouveau venu y aura recours, mais pas toujours. Il fait confiance au spectateur. «Tout mon travail consiste à déplacer très légèrement quelque chose existant déjà», dit l'artiste à l'entrée de «L'aventure du détail». «C'est à chacun de lire le déplacement comme il l'entend.»

Parcours sans faute 

Alberola a vite trouvé son galeriste. Il ne s'agit pas d'un des moindres. Daniel Templon le présentera au public (et bien sûr à ses clients) dès 1984. Une fois par an. Ou tous les deux ans. La dernière fois, c'était en 2012. Un bel exemple de fidélité mutuelle dans un milieu où l'on divorce encore plus vite que dans la vie conjugale. En 1986, Jean-Michel bénéficiait de son premier accrochage dans un musée. C'était au Cantini de Marseille. Les choses ont fait leur bonhomme de chemin jusqu'en 2009. Alberola était au Musée d'art et d'histoire de Genève en 1998, avec «Un air connu». Il avait d'ailleurs trouvé à Lausanne une seconde galeriste (j'allais ire une seconde maman) en la personne de Natacha Knapp, qui a aujourd'hui fermé boutique. 

Depuis 2010, Alberola s'est fait plus rare. Question de génération, sans doute, même si Templon poursuit sur sa lancée en dépit de l'«anémisation» du marché français (2). Il faut dire que la soixantaine constitue un moment difficile pour les artistes. Ce ne sont plus les perdreaux de l'année. Il ne s'agit pas non plus de dinosaures, genre Pierre Soulages. C'est pour cela que «L'aventure des détails» arrive au bon moment, dans une «Kunsthalle» fréquentée par des jeunes. En plus, il s'agit d'une réussite totale. Pour tout dire, l'exposition se révèle roborative.

Brassage complet

Pourquoi? D'abord parce qu'elle se montre un brin insolente. Le brassage des dates, des style et des matières demeure inhabituel. Il y a aussi bien de fausses sculptures africaines que des tableaux, des enseignes lumineuses en néon, le tout truffé de citations empruntées à Leibnitz comme à Bakounine ou à Nietzsche. Les tableaux eux-mêmes ne composent pas de séries cohérentes. Il en revient parfois de nouveaux exemplaires, comme des rappels. Ceux portant en haut les mots «paupière supérieure» et en bas «paupière inférieure» rythment ainsi les salles. Tout comme les monochromes avec flèche et l'inscription «extra-plat». Ou encore des toiles abstraites sur lesquelles on devine des personnages, puisque leurs pieds se révèlent tout ce qu'il y a de plus figuratif. Ce ne sont pas forcément des chefs-d'oeuvre, mais l'ensemble joue parfaitement. 

Alberola aime le 7e art. La Cinémathèque française lui accordera du reste une carte blanche les 23 et 24 avril. Il y a donc des extraits de films dans le parcours. Très américains. Résolument cinéphiles. J'ai reconnu «The Shanghai Gesture» de Josef von Sternberg (1941) ou «La rivière d'argent» de Raoul Walsh (1948). Ces longs-métrages font partie de l'univers d'Alberola, qui remplit pas ailleurs un mur-vitrine d'objets. Il a donc beaucoup à voir. Rien à prévoir. «L'aventure du détail» se base sur la surprise. C'est diabolique comme effet. D'ailleurs, le diable réside dans les détails. 

(1) Katell peut amuser. Le mot signifiant «carreau de salle de bains» est cependant romand.
(2) Templon a du coup ouvert une seconde galerie à Bruxelles en 2013.

Pratique 

«L'aventure du détail, Jean-Michel Alberola», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 16 mai. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 12h à 24h. Je recommanderai aussi, aus sous-sol,  l'exposition de Sara Favriau, qui consiste en une immense installation-construction en bois.

Photo (Palais de Tokyo): L'une des salles de l'exposition actuelle. De la vitrine au néon en passant par le tableau.

Prochaine chronique le vendredi 18 mai. Genève. Les Bains.

 

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