Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Palais de Tokyo lance des "Signaux" avec Takis

C'est curieux, la vie! Le temps passe et l'actualité du jour devient le temps historique du lendemain. Ouvert en 1977, le Centre Pompidou célébrera bientôt des quarante ans. Autant dire que les artistes contemporains de l'époque ne le sont plus vraiment, même s'ils restent vivants. Entre le panthéon composé de Matisse, Picasso ou Kandinsky, dont Beaubourg ne veut pas se débarrasser pour des raisons d'attractivité, et les jeunes artistes, il s'étale ainsi un désert ressemblant fâcheusement au purgatoire. Que faire des créateurs de naguère, qui n'occupent plus le devant de la scène sans être pour autant devenus des superstars intemporelles? 

Soyons justes. Beaubourg accomplit parfois son devoir de mémoire. Le sixième étage a été occupé il y a quelques mois par Martial Raysse, dont les dernières années de production picturale se révèlent à mon avis désastreuses. Le quatrième étage propose en ce moment, mais inclus dans le prix du musée vu le peu de clients potentiels, un Hervé Télémaque bientôt nonagénaire. Un monsieur haïtien dont la création actuelle laisse également songeur.

Le cosmonaute de 1960

Mais les autres? Un mouvement de fond se dessine. Il vise à installer les vétérans au Palais de Tokyo, au départ en prise directe sur la scène française actuelle. On y a déjà vu Julio Le Parc, artiste cinétique revenu en grâce après des décennies d'oubli. Le lieu accueille aujourd'hui Takis, qui fait un peu figure de vieille lune. Normal, me direz-vous! Le Grec de Paris a envoyé dans l'espace d'une galerie, en 1960, le premier cosmonaute. C'était quelques mois avant que les Soviétiques ne le fassent pour de vrai, en expédiant Youri Gagarine tourner autour de la Terre. 

Né en octobre 1925 à Athènes, Vassilakis Takis va comme Télémaque sur ses 90 ans. Vu l'atonie, à l'époque, de son pays d'origine en matière d'art contemporain, il a émigré dans les années 1950 à Paris. C'était la dernière grande décennie créatrice de la capitale, mais nul ne s'en doutait. Takis a donc frayé avec Jean Tinguely ou Yves Klein, tout en se faisant une place chez Iris Clert. La galeriste passait alors, comme sa consœur Denise René, pour une grande prêtresse de la modernité. Notons cependant que Takis a vite regardé du côté de Londres ou de New York, où il se fit adouber par Marcel Duchamp.

Un pied dans le monde scientifique 

En fait, comme le constate vite le visiteur du Palais de Tokyo, Takis a toujours eu un pied dans l'art et l'autre dans le monde scientifique. L'actuelle exposition s'intitule d'ailleurs «Champs magnétiques». Le Grec reste avant tout connu pour ses «Signaux», dont une série a été fichée en 1988 sur l'Esplanade de la Défense. Une installation si visible que, ô paradoxe, plus personne ne la remarque aujourd'hui. Ces «Signaux», qui se présentent comme des sémaphores au bout d'une grande vis métallique, incluent de la lumière et du son. Ils ont ainsi débouché, en 1981, sur les trois immenses «Totems» de l'Espace musical du Centre Pompidou. 

Dans le vaste espace consacré à Takis dans le rez-de-chaussée du Palais de Tokyo, rien ne reste ainsi immobile. Une grande série de «tableaux» avec moteur fait frapper les cordes sonores tendues par un marteau au bout d'un fil. Le public se déplace le long d'une sorte de fresque une boussole à la main (les fameux «champs magnétiques»). Il se voit aussi invité (mais sous haute surveillance) a jeter des aiguilles sur des plaques aimantées. On reconnaît là l’esprit du cinétisme qui faisait florès dans les années 1960. Je plains juste au passage les gardiens du Palais, qui subissent en plus de loin les crépitements lumineux, du genre Frankenstein, de l'énorme installation «Le siècle de Kafka», créée en 1984 et repensée en 2004.

Un futur antérieur

Ces nouveautés d'hier annonçant un avenir imaginaire se conjuguent désormais au futur antérieur. D'où un effet de décalage perpétuel, assez envoûtant. Avec Takis, le public se retrouve dans une modernité devenue historique, et donc caduque. Et pourtant l’œuvre existe. Il interroge. Il surprend. Il déstabilise. C'est sans doute bon signe, d'autant plus que la grande (et par ailleurs souvent belle) exposition contemporaine du Palais de Tokyo, «Le bord des mondes», montre un univers de 2015 sans aucune volonté d'anticipation. 

Je terminerai en signalant que ces «Champs magnétiques» ont été mis en place par Alfred Pacquement. L'homme débarque du Centre Pompidou, où il a atteint à la direction du musée l'âge de la retraite. Il était avant à l'Orangerie, aujourd'hui vouée à la photographie, tant ancienne qu'actuelle. Il n'y a pas que les artistes pour connaître des accidents de parcours et les syndromes du vieillissement. Pacquement fait également partie des vétérans.

Pratique 

«Takis, Champs magnétiques», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 17 mai. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 12h à minuit. Photo (Palais de Tokyo): L'une des salles Takis. A gauche, quelques "Signaux".

Prochaine chronique le vendredi 27 mars. Le Centre culturel suisse de Paris fête ses 30 ans en 2015. Où en est le Centre?

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