Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Picasso présente "Guernica" sans montrer le tableau

Crédits: DR

Je suppose (soyons optimistes) que vous connaissez une grande sculpture d'Alberto Giacometti des années 1930 intitulée «L'objet invisible». Elle montre un femme tenant entre ses mains une chose que le spectateur doit deviner. Eh bien, l'actuel «Guernica» du Musée Picasso de Paris lui ressemble un peu. Le visiteur comprend vite que le célèbre tableau de 1937 n'a pas fait le voyage de Madrid (1). Si l’œuvre a beaucoup circulé à l'époque, puis dans les années 1950 alors qu'elle était conservée au MoMA de New York, elle se retrouve aujourd'hui verrouillée par le Reina Sofia. C'est son icône. C'est sa Joconde. Ce sont ses frises du Parthénon. 

Toute l'exposition, organisée tout de même en partenariat avec le Reina Sofia, va donc tourner autour du sujet. Elle le fera sur le plan historique et politique. Il y aura cependant aux murs nombre d’œuvres du maître. Née dans la douleur (à tous les sens du terme), cette vaste composition en noir et blanc a connu nombre d'esquisses, avant de se voir rapidement peinte dans l'atelier que le peintre possédait à Paris, aux Grands-Augustins. Elle a aussi connu ses parallèles et une suite, avec notamment les célèbres «Femme qui pleure». L'accrochage se rapproche de cette manière un peu à celui sur l'année 1932, proposé aujoud'hui par Londres après Paris. Le public suit (ou tire) le fil d'une année déterminante pour Picasso.

Guerre civile 

1937 voit s'amplifier la Guerre d'Espagne opposant les Républicains (avec la fracture meurtrière entre communistes et anarchistes) aux putschistes dirigés par le général Franco. L'Allemagne et l'Italie fascistes interviennent de manière brutale. C'est aussi le moment où se prépare, puis se concrétise, l'Exposition universelle de Paris 1937. Une fantastique vitrine qui vaudra aussi bien sur le plan plastique pour le second Art Déco, celui tout en courbes, que pour les clivages internationaux. On sait que les immenses pavillons nazi et soviétique, agressivement construits face à face, préfigureront les conflits futurs. 

Attaquée depuis juillet 1936, la jeune (2) République espagnole entend bien saisir l'occasion. Il y aura une grande fresque de Miró, dont il ne subsiste aujourd'hui rien. La «Monserrat» soudée dans le fer par Julio Gonzalez. Il semble impensable que Picasso fasse pas partie de l'édifice moderniste prévu par les Catalans Josep Lluis Sert et Luis Lacasa. Commande lui est donc faite en janvier 1937. Le peintre s'y met mollement. Pour tout dire, il ne sent pas inspiré. Que faire, qu'imaginer, et dans le genre monumental en plus? Il faudra le bombardent de Gernika (orthographe aujourd'hui retenue) le 26 avril pour que le choc se produise. L'aviation allemande a jeté quantité de bombes sur des civils d'une petite ville sans importance stratégique (la stratégie n'excusant par ailleurs rien). Dès lors, tout se précipite pour l'artiste, qui se retrouve de plus pressé par le temps. Il lui faut être prêt, et ce dans les délais.

Peint en quinze jours 

Picasso dessine. Il complète ses esquisses par des toiles fixant des détails. Cet homme cultivé utilise naturellement, le sachant ou non, des modèles historiques. Bientôt la toile en super CinémaScope prend forme. Sa compagne d'alors, la photographe Dora Maar, en fixe les étapes. La composition se modifie, même si c'est finalement assez peu. Exécuté entre le 20 mai et le 4 juin, le tableau se voit livré à temps. Il fait sensation. Mais à la fin de l'Exposition, la République se porte déjà mal. Elle agonisera jusqu'en 1939. Le tableau, qui a circulé dans le monde afin de créer des solidarités, finit par se retrouver au MoMA de New York. Il y restera selon la volonté du peintre, mort juste avant Franco en 1973, «tant que la République ne se verra pas rétablie en Espagne.» On transigera courant 1981 (3) en parlant de démocratie, le chef de l'Etat actuel étant après tout un certain Felipe VI. 

Il n'y a pas que Picasso dans cette exposition bien faite grâce aux commissaires Géraldine Mercier et Emilie Philippot. Des coupures de presse, des photos d'actualité, des affiches politiques (une belle sélection, au graphisme efficace), des revues littéraires ont trouvé leur place. «Guernica» se voit par ailleurs prolongé par un jeu d'influences et même de copies modernes. Il y a ainsi la belle version dessinée par Roberto Longo, celle de Damien Deroubaix ou celle de Tatjana Doll, plus anecdotiques. Le Musée Picasso parle à leur propos de «réécritures». Manque curieusement la tapisserie tissée d'après «Guernica», qui affadit fatalement un peu le sujet. Il en existe pourtant une version au Musée Unterlinden de Colmar. Cela dit, Picasso se suffit largement à lui-même.

(1) Quand le Musée Picasso avait raconté «Les demoiselles d'Avignon», le MoMA avait prêté le tableau.
(2) La monarchie était tombée en 1930.
(3) Le tableau a commencé par se voir présenté au Casón del Buen Retiro, sous la somptueuse fresque de Luca Giordano des années 1690 représentant l'apothéose de la monarchie espagnole. C'était très réussi, même sur le plan politique. Le Reina Sofia est cependant parvenu à décrocher le morceau en 1992.

Pratique

«Guernica», Musée Picasso, 5, rue de Thorigny, Paris, jusqu'au 29 juillet. Tél. 00331 85 56 00 36, site www.museepicassoparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 18h, le samedi et le dimanche dès 9h30. Le musée présente parallèlement une exposition Diego Giacometti jusqu'au 4 novembre.

Photo (DR): La publicité pour l'exposition. Un peu surjouée...

Prochaine chronique le mardi 12 juin. Nouvelles présentations de photos à l'Elysée de Lausanne.

 

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