Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Picasso a rouvert dans la grogne

C'était doublement l'événement, le 25 octobre. D'abord, il s'agit du Musée Picasso. Ensuite plus personne ne croyait à sa réouverture. Les travaux avaient commencé en 2009. La fermeture complète durait depuis 2011. D'utopiques dates d'inauguration après réfection avaient déjà été annoncées pour février 2012, octobre 2013 et juin 2014. Les bruits de coulisses filtrant depuis des mois ne présageaient par ailleurs rien de bon, même si l'actuel directeur se nomme Laurent le Bon. J'y reviendrai plus loin. 

Eh bien, l'ancien Hôtel Salé, dans le Marais parisien, a rouvert le 25 après une facture aussi salée que son nom! On parle de 43, voire de 51 millions d'euros, à la place des 30 prévus. Les lieux d'exposition ont paraît-il doublé. Il y a en tout cas des espaces supplémentaires, notamment sous les toits. Le parcours en devient d'autant plus labyrinthique. Arrivé dans les combles, le visiteur doit découvrir les dernières salles en sous-sol. C'est là que se trouve l'accrochage consacré aux différents ateliers occupés par l'artiste. Ils sont illustrés par des photos de Brassaï, en plus de quelques unes des 5000 œuvres originales composant désormais le fonds.

Campagne de presse 

Cet accrochage a beaucoup fait parler de lui, avant qu'un seul tableau figure sur les murs. Et pas en bien! L'ancienne directrice Anne Baldassari s'est vue congédiée par la ministre de la Culture Aurélie Filipetti, le 13 mai dernier. La dame se faisait reprocher non pas sa gestion financière, pourtant hasardeuse, mais celle de son personnel. Vingt-deux employés s'étaient plaints de ses méthodes de travail. Anne avait été admonestée en janvier. En vain. Il y a donc eu "mise à pied". D'où des plaintes de la limogée dans la presse, qui en a fait une martyre (sauf "Libération"). Elle avait sacrifié sa vie au musée. Ce dernier était son enfant, dont elle devenait la mère (un peu abusive). Ses choix de présentation devenaient du coup une œuvre, à maintenir telle quelle pour l'éternité. 

Anne Baldassari a manié les grands mots. Sa mise en scène était "sans aucune concession et d'une liberté absolue." Claude Picasso, le fils du peintre, la soutenait. "Un accrochage novateur d'une grande modernité." Bref, l'ex-directrice avait réinventé la roue. Elle entendait désormais la faire tourner à son profit. Le choix des tableaux, des sculptures, des gravures, des céramiques et des dessins devait se voir protégé selon elle par le droit d'auteur. Aucune modification sans son consentement. Une dérive dangereuse. Certains avocat pensaient que l'ex-directrice pouvait se voir donner raison par un juge, tant la "copyright madness" devient folle, même en France.

Une présentation finalement sage 

Les difficultés ont apparemment été aplanies depuis mai. Laurent Le Bon, qui a hérité d'un musée en ébullition en arrivant de Pompidou Metz, est même parvenu à faire abattre une hideuse pergola, construite sans permis à l'instigation d'Anne, sans que celle-ci se rue au palais de Justice. L'accrochage initial pourra se voir remodelé. Il y aura de toutes manières les expositions temporaires. Les choses sont rentées tant l'ordre, tandis que les visiteurs se bousculent pour entrer. 

Mais que vaut-il, cet accrochage "novateur", au fait? Ni plus, ni moins qu'un autre. La "liberté absolue" ne mène visiblement pas loin. Elle se contente de mélanger parfois les époques. Les combles abritent d'une manière plutôt intelligente la collection Picasso (Cézanne, Renoir, Matisse...), laissée par le maître en 1973. Mais sans rien de révolutionnaire. Il n'y a en fait pas trace d'une seule idée innovatrice dans les salles de l'Hôtel Salé, pourtant nombreuses.

Des lacunes impossibles à combler 

Il faut dire qu'il fallait aussi composer avec le fonds existant. On sait que celui-ci résulte à 80% (au moins) de la dation consentie par les héritiers Picasso, mort sans testament, à un Etat vorace. Chargé des estimations par le gouvernement, Maître Rheims s'est montré léonin entre 1973 et 1977. Il a eu son monde à la lassitude et aux dissensions internes. Même jeu lorsqu'il a fallu régler, après 1986, la succession de Jacqueline Picasso, la veuve. La France s'est jetée sur ces biens, promis par l'intéressée à l'Espagne. 

En dépit de ces appétits satisfaits, il n'y avait pas de tout dans les énormes stocks du maître. Picasso a donné ses travaux de jeunesse à Barcelone. Il a conservé peu de grands tableaux de ses périodes bleue, rose et cubiste, vite accaparés par le marché. Des "trous" aujourd'hui impossibles à combler. Ce qui relève en revanche du "libre" choix est le peu de pièces retenues des dernières années, pourtant abondamment représentées dans l'atelier. Ces tableaux avaient été jugés comme des barbouillages séniles à la fin des années 1960 et au début de la décennie suivante. Ils se voient aujourd'hui réhabilités, mais apparemment pas pour Anne Baldassari.

A revoir dans un an 

On l'aura compris. Présentées dans des salles trop blanches et assez mal éclairées, les œuvres ne déçoivent pas en elles-mêmes. Elle se voient juste mises en valeur de manière banale. Tout cela semble réparable. Il faudra voir ce que donnera la présentation suivante. L'actuelle est semble-t-il appelée à durer un an. Le temps que les passions se calment et que les caisses se remplissent. Vu le grand vide des coffres étatiques, le Musée Picasso se voit aujourd'hui prié de s'autofinancer à 60 pour-cent. Par ici la monnaie!

Pratique

Musée Picasso, 5, rue de Thorigny à Paris. Tél.00331 85 56 00 36, site wwwmuseepicassoparis.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi de 11h30 à 18h. Photo (Bertrand Guay/AFP): Une salle du musée, avec la célèbre "Chèvre".

Prochaine chronique le samedi 29 novembre. Retour à Londres pour du super-contemporain. Les quatre nominés du Turner Prize sont aux murs de la Tate Britain.

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