Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Maillol réhabilite Foujita, le Japonais des Années 20

Crédits: Madame D'Ora, 1927/Musée Maillol, Paris 2018

C'est une exposition rare. Tsuguhari Foujita ne fait partie des habitués dans les musées. Il faut dire que le peintre, mort en 1968 à Zurich à 81 ans, a longtemps posé deux problèmes majeurs. Le premier était de rester l'une des figures les plus excentriques du Montparnasse des années folles. Personne ne prenait le Japonais au sérieux, même s'il a fait une seconde carrière en France à partir de 1950. La seconde difficulté tenait à sa veuve, la terrifiante Kimiyo, morte en 2009 à 99 ans. La dame était allée jusqu'à interdire tout livre consacré à feu son mari. Les choses avaient fini par un retentissant procès, qu'elle avait perdu en 1990. Il a d'ailleurs fait jurisprudence, comme le précise «La revue générale de droit» de 2014, que j'ai consultée. La tribunal a alors créé la notion d'un «abus notoire ce droits», qui doit par conséquent se voir levé. 

Il n'est bien sûr pas question de cette pénible affaire au Musée Maillol. L'institution propose à Paris une rétrospective exclusivement centrée sur les années 1920, ce qu'il est permis de regretter. Il n'y a pas de hasard. La commissaire Anne Le Diberder, qui a travaillé ici en collaboration avec Sylvie Buisson, était une proche de Madame Foujita, qu'elle dépeint comme une femme difficile, certes, mais tout à fait charmante. Anne est la conservatrice de la maison-musée installée en en 1991 dans la demeure du peintre. Ce dernier avait préféré, lors de son second séjour (il sera naturalisé Français en 1955, baptisé catholique en 1959), le calme de Villiers-le-Bâche dans l'Essone aux nuits chaudes de Montparnasse. Notons que c'est Anne qui a organisé la première exposition Foujita à Reims, où l'artiste s'était converti dans la cathédrale et à laquelle ses héritiers ont consenti en 2013-2014 de grosses donations. C'était en 2010. L'année d'après la disparition de la veuve...

Débarqué à Paris en 1913 

Après ce préambule, que me semblait utile vu le total silence de la presse parisienne, l'exposition elle-même. Elle montre un homme débarquant à Paris en août 1913. Foujita a alors 27 ans. Il possède un solide bagage artistique, engrangé au Japon. Le débutant sort des meilleures écoles. Général, son père avec lequel il gardera toujours d'excellents rapports, a accepté sans mal sa vocation. Très vite, l'émigré connaît Modigliani, Soutine ou Picasso, ce dernier étant déjà célèbre. Il met plus lentement sa technique au point. Il s'agit de fusionner de manière figurative les traditions nippone et européenne. C'est un art axé sur le dessin. De nombreux tableaux de Foujita frôlent le noir et blanc. Il y a chez lui un refus de la profondeur. Héritage oriental. Une extrême minutie aussi. L'homme utilise de tout petits pinceaux. Un certain goût pour les expérimentations. Sa recette très complexe pour obtenir des glacis était son invention.

Foujita a le goût de la fête. Il se rencontre partout. Un public de plus en plus large reconnaît sa frange de cheveux noirs, ses lunettes rondes et ses deux anneaux aux oreilles. L'homme a passé sans mal de la bohème à l'opulence. Il dépense énormément. Une de des maîtresses reçoit une voiture ultra-rapide comme cadeau, avec un bronze de Rodin comme bouchon de radiateur. Il faut dire que si Paris lui apporte une réputation internationale, il a aussi élargi l'Ecole de Paris. Avec lui, celle-ci n'est plus seulement occidentale, mais mondiale. Tout cela cache un travailleur forcené. Le fêtard dort cinq heures par nuit. Quand son galeriste Georges Chéron lui demande de produire deux aquarelles par jour afin de satisfaire la demande, il répond oui et s'exécute.

Un art harmonieux 

Il le peut! Provenant en partie de la maison-musée de l'Essone, les œuvres ne marquent pas de chutes de tension, même si certaines tiennent tout de même du procédé. Il y a même là quatre panneaux monumentaux, jamais vus depuis 1929. Il faut imaginer à ces décorations de multiples esquisses avant l'exécution finale. Le visiteur note une extrême aisance de création. Foujita ne sombre pas pour autant dans la facilité, comme à la même époque Derain ou Vlaminck. Il s'agit là d'un art aimable et heureux. Aucune angoisse apparente, dans cet univers dominé par les compagnes successives de Foujita, dont la plus célèbre reste la pâle Lucie Badoud, dite Youki, qu'il finira par céder au poète Robert Desnos avec comme dot ses tableaux. 

La carrière de Foujita explose en plein vol avec le Krach de 1929. Il ne parvient pas à retomber sur ses pieds. L'artiste quitte l'Europe pour Rio en 1931. Puis il revient dans un Japon hyper militarisé en 1933, y passant la guerre comme peintre officiel. Cela lui vaudra des ennuis plus tard. La seconde carrière française a beaucoup de charme, avec des accents de plus en plus religieux. L'homme reste connu, mais ce n'est plus la gloire d'antan. Il meurt en 1968. La même année de Kees van Dongen. On peut voir là un symbole. Leur monde finalement commun avait disparu.

Un lieu impossible 

L'exposition est entrée comme elle l'a pu au Musée Maillol, fondé par Dina Vierny, la dernière muse (et héritière) du sculpteur. Après une fermeture forcée, le lieu a repris comme je vous l'ai dit du poil de la bête. Il n'est pas devenu plus apte pour autant à présenter un accrochage digne de ce nom, vu la disposition biscornue de ses salles sur deux étages. L'artiste fait cependant ici bonne impression, dans le genre léger. Il charme. Le peintre serait sans doute ressorti plus glorieux d'un espace agréable. Mais c'est comme ça. Les trois musées privés de Paris s'adressant au public féminin de l'après-midi tiennent du boyau ou du nid à rats. A Marmottan ou à Jacquemart-André, ce n'est en effet guère mieux!

Pratique 

«Foujita, Peindre dans les années folles», Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, Paris, jusqu'au 15 juillet. Tél. 00331 42 22 59 58, site www.museemaillol.com Ouvert tous les jours de 10h30 à 18h30, le vendredi jusqu'à 20h30.

Photo (Madame D'Ora/Musée Maillol): Le portrait de Madame d'Ora qui sert d'affiche au Musée Maillol. Fragment.

Prochaine chronique le dimanche 15 avril. Le Musée Jenisch de Vevey propose Alexis Forel dans son Cabinet des estampes.

 

 

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