Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Le Musée Gustave Moreau prend de l'ampleur

C'est un lieu magique. Le temps y semble suspendu. Il ne s'agit pas d'une impression comme au Musée de la Vie romantique, dont l'aspect XIXe s'est vu créé de toutes pièces par le décorateur Jacques Garcia, mais d'une réalité. Non loin de l'ancienne maison d'Ary Scheffer, ainsi transformée en illusion de pérennité, celle de Gustave Moreau (1826-1898) se trouve bel et bien dans l'état de 1903. La date à laquelle fut ouvert le musée dédié au peintre symboliste. C'est tout juste si des éclairages et les inévitables (et souvent inesthétiques) «mises aux normes» se sont infiltrés depuis lors. 

Situé non loin de l'église de la Trinité, à Paris, le Musée Gustave Moreau, vient pourtant de faire l'objet d'un... agrandissement. Oh! L'immeuble de la rue de La Rochefoucauld, acquis en 1852 par le père de l'artiste, n'a pas bougé d'un iota. Mais jusqu'à ces dernières années, le public ne visitait que les deux derniers étages, reliés par un fabuleux escalier à colimaçon. C'était la partie que Moreau avait fait construire dans les années 1890, détruisant ce qui se trouvait au-dessus du logis familial, conservé en l'état. Cet appartement, un peu exigu, a été ouvert au public vers 2000. Restait le rez-de-chaussée, loué à l'époque de Moreau à son ami et exécuteur testamentaire Henri Rupp. Il servait depuis des décennies de bureaux au conservateur.

Un rez-de-chaussée à reconstituer 

L'endroit avait souffert. Il s'était notamment vu badigeonné de blanc, une absence de couleur très prisée par les administrations et les hôpitaux. Décision a été prise de le restituer dans son style d'origine. L'opération a été soutenue par Mitterrand (Frédéric, pas François). Il fallait trouver 2,5 millions d'euros pour cette opération effectuée dans un musée d'Etat. La France avait en effet accepté (oh, du bout des lèvres) le legs fait par Moreau en 1898. Des centaines de tableaux de sa main. Des milliers d'aquarelles et de dessins. Tant de milliers, d'ailleurs, qu'il a fallu creuser en 2014 une réserve de 180 mètres carré en sous-sol pour les abriter d'une manière satisfaisant les exigences actuelles. 

Marie-Cécile Forest a mené à bien le chantier, confié à Hubert Le Gall. La conservatrice a retrouvé les échantillons des papiers peints d'époque, comme il se doit très foncés, alors même que la demeure ne reçoit quasi jamais de soleil. De nouvelles oeuvres, entourées par de lourds cadres dorés, ont ainsi pu se retrouver sur des murs aux motifs victoriens. Il s'agit dans leur majorité de vastes cartons pour des toiles abandonnées, ou inachevées. Moreau éprouvait du mal à donner le dernier coup de pinceau. Il souffrait de cette maladie du «chef-d'oeuvre inconnu», décrite par Balzac. Cette angoisse, née d'un désir de perfection, traverse toute la peinture française, de David à Thomas Couture en passant par Guérin...

L'intégralité, ou presque, d'une création

Disons-le tout de suite. L'opération est un succès. Impossible de deviner où se situent les raccords entre ce qui existait déjà et ce qui vient de renaître. La peinture de Moreau gagne en plus à l'accumulation. Ce bourgeois n'avait jamais eu besoin de gagner sa vie. Il a vécu avec sa mère,entretenant tout de même une discrète liaison avec une charmante dame en ville. L'artiste n'aimait pas vendre. Il détestait exposer. Une manière comme une autre de se rendre désirable. Les riches amateurs qu'attiraient ses thèmes historiques ou mythologiques alambiqués payaient une fortune la moindre pièce que l'homme consentait à leur vendre. 

Dans son âge mûr, il restait donc à Moreau presque l'intégralité de sa production, qu'il retouchait parfois, n'hésitant pas à tout modifier. Sa vie sociale, après la mort de maman en 1884, était conditionnée par son enseignement. On sait que l'artiste fut le professeur de Rouault, de Manguin ou de Marquet. Il donnait des cours très ouverts, très libres, encourageant les initiatives les plus audacieuses, tout en s'occupant des conditions matérielles de ses élèves. Il encouragea ainsi Matisse, venu tard à la peinture. Dans les années 1950, Matisse disait encore «le maître».

Traversée du désert

Au moment de l'ouverture, en 1903, le symbolisme ambiant attira les fidèles. Puis ce fut le désert. Degas, qui fut l'ami de Moreau avant de se brouiller avec lui (Degas avait un caractère épouvantable), renonça du coup à créer un musée pour abriter son atelier et ses collections de tableaux, d'Ingres à Gauguin. Il préféra que tout soit venu après son décès. Vers 1930, les surréalistes réhabilitèrent Moreau, mais il s'agissait d'un cénacle. 

Le musée recevait si peu de visiteurs dans les années 1950 qu'André Malraux décida de montrer Moreau au Louvre. Un succès imprévu. L'artiste était relancé, avec une cote d'enfer aux Etats-Unis, et surtout au Japon. Les 40.000 visiteurs annuels de la rue de La Rochefoucauld restent en majorité américains et asiatiques, Marie-Cécile Forest aimerait bien faire grimper les chiffres de fréquentation avec les... Français. Mais il n'y a pas moins cartésien que Moreau, qui n'aimait rien tant que la fable et les chimères...

Pratique 

Musée Gustave Moreau, 14, rue de La Rochefoucauld, Paris. Tél. 00331 48 74 38 50, site, Ouvert les lundis, mercredis et jeudis de 10h à 12h45 et de 14h à 17h15, les vendredis, samedis et dimanches de 10h à 17h15. Photo (DR): L'escalier voulu par Moreau, qui traverse le musée.

Prochaine chronique le jeudi 12 février. Le Kunsthaus de Zurich montre ses dessins pour marquer les 100 ans de sa collection graphique.

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